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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/16

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fils de Diomède, Blomid Biomiditch. Le marquis de Thièvre vint à sa rencontre les bras ouverts. C’était un vilain petit homme de cinquante ans, maigre, vif, l’œil très noir, le teint très blême, avec une perruque noire aussi, mais d’un noir invraisemblable, un habit noir raide et serré, la culotte et les bas noirs, un jabot très blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans sa mince personne : c’était une pie pour le plumage, le babil et la vivacité.

Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus empressée. Mourzakine savait le français aussi bien que possible, c’est-à-dire qu’il le parlait avec plus de facilité que le russe proprement dit, car il était né dans la Petite-Russie et avait dû faire de grands efforts pour corriger son accent méridional ; mais ni en russe, ni en français, il n’était capable de bien comprendre une élocution aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne saisissant que quelques mots dans chaque phrase, il lui répondit un peu au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir leur parenté, et lui citait, en les estropiant d’une manière indigne, les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de l’émigration française des relations, et par suite une alliance avec une demoiselle apparentée à la famille de Mme de Thièvre. Mourzakine n’avait aucune notion de cette alliance, et allait avouer ingénument qu’il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra, et lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux que son mari. La marquise était belle et jeune ; ce détail effaça promptement les scrupules du prince russe. Il feignit d’être parfaitement au courant, et ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la marquise en exigeant qu’il l’appelât ma cousine, ce qu’il ne put faire sans blaiser un peu. Les rapports ainsi établis en quelques minutes, le marquis le conduisit à un très bel appartement qui lui était destiné, et où il trouva son cosaque occupé à ouvrir sa valise en attendant l’arrivée de ses malles, qu’on était allé chercher. Le marquis mit en outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant voyagé, avait retenu quelques mots d’allemand, et s’imaginait pouvoir s’entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut promptement renoncer ; mais, croyant avoir affaire à quelque prince régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout derrière lui, suivant des yeux tous ses mouvemens et cherchant à deviner en quoi il pourrait lui être utile ou agréable.

À vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours pour comprendre l’usage et l’importance des objets de luxe et de toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, reculant avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cherchant celui qui devait, selon lui, représenter le suprême bon ton,