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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/106

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faire décorer son cousin, un cinquième a vainement demandé qu’on creusât un port près du village de pêcheurs où il possède de grandes propriétés, tous sont mécontens ; chacun réunit quelques amis, une coalition se forme, et le ministère est ébranlé ou renversé.

La plaie des administrations faibles, ce sont les députés solliciteurs. Ils courent les bureaux pour obtenir des places, des subsides, des faveurs de toute espèce pour leur arrondissement ou pour leurs électeurs, et s’ils sont éconduits ils menacent de passer à l’opposition. Comme ils disposent de quelques voix dans la chambre, ou sont parfois les chefs de quelque petite coterie, il faut les ménager. On a besoin d’eux pour faire passer une mesure importante. L’intérêt de l’état est en jeu : il faudra donc céder à leurs importunités. Un ministère sans majorité de parti est à la merci de toutes les ambitions, de tous les intérêts, de toutes les rancunes.

Les fréquens changemens de ministère ont pour conséquence de faire siéger dans le parlement italien une soixantaine d’anciens ministres. Ceux-ci forment, comme l’a dit spirituellement M. Scialoja, des dynasties déchues, des prétendans au pouvoir qui aspirent à y rentrer pour le bien même du pays, que naturellement ils croient mieux apprécier que tout autre. Parmi ces ex-ministres, les plus remuans ne sont pas les chefs de parti, à qui on pourrait reprocher de l’indifférence plutôt qu’un excès d’ambition ; ce sont les hommes secondaires qui veulent s’élever au premier rang, non par la puissance du talent, mais à force d’intrigues. Il ne faut pas attacher à ce mot intrigues un sens fâcheux. Quand dans une assemblée il n’existe pas des groupes d’hommes que l’on peut faire marcher ensemble en invoquant certains grands principes, ce n’est que par une série de combinaisons, de concessions, d’habiletés que l’on parvient à faire voter une mesure. L’esprit d’intrigue sera indispensable pour mettre en mouvement le mécanisme parlementaire ; il sera plus nécessaire même que l’éloquence ou le savoir.

Une conséquence regrettable résulte de cette situation. En premier lieu, les hommes d’état vraiment supérieurs se dégoûtent d’une vie politique où, pour faire des réformes utiles au pays, il faut mettre en jeu non les grandes qualités qu’ils possèdent, mais les petites finesses qu’ils dédaignent. C’est ainsi que MM. Ricasoli et Peruzzi par exemple parlent de se retirer. Les nobles ambitions se refroidissent, les ambitions mesquines se donnent carrière. Gouverner son pays en vue de sa prospérité et de sa grandeur, c’est sans doute le plus noble emploi des facultés humaines, et aspirer à remplir cette mission est une louable et bienfaisante ambition ; mais ce rôle n’est possible que dans un gouvernement absolu ou dans un gouvernement constitutionnel manié par de grands partis politi-