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de la manière la plus heureuse, à trouver pour traduire ses sentimens et ses pensées, soit dans le conseil des Eupatrides, soit sur l’Agora populaire, les termes les plus justes, l’accent et le geste les plus expressifs. Dans toutes ces villes que la force expansive de la race grecque avait semées le long des rivages de la mer, depuis le fond du Pont-Euxin jusqu’aux colonnes d’Hercule, des plages de l’Égypte à celles de la Gaule, de l’Italie et de l’Illyrie, il y eut ainsi, pendant ces siècles sans histoire, plus d’un orateur écouté et admiré par ses concitoyens, plus d’un Eschine et d’un Démosthène dont le nom et la gloire ne dépassèrent pas l’étroite enceinte de la cité qu’ils remuèrent et gouvernèrent par la parole. Ce n’est pas le tout d’être heureusement doué par la nature, il faut naître à l’heure propice, jouer son rôle en pleine lumière, sur un de ces grands théâtres dont ne se détournent pas les yeux des hommes, alors même qu’est finie la pièce qui s’y représentait.

D’ailleurs, pendant toute cette période, chacun ne peut profiter que des observations qu’il a faites dans le cours de sa vie publique, de la méthode qu’il s’est tracée et des exercices qu’il s’est imposés à lui-même. Il n’y a ni préceptes ni modèles conservés par l’écriture et commentés par l’enseignement ; chaque génération ne peut s’aider des efforts et de l’expérience de celle qui l’a précédée. La rhétorique n’existe point ; l’histoire même, où l’orateur a sans cesse à puiser des leçons et des exemples, est encore inconnue. La voix de l’orateur le plus puissant, comme aujourd’hui celle d’un grand acteur, d’un Talma ou d’une Rachel, ne retentit pas au-delà du cercle de ses auditeurs, et le souvenir s’en efface à mesure que disparaissent les derniers des contemporains. Jusqu’aux guerres médiques, dans cette vie tout à la fois intense et dispersée de la race grecque, bien des dons brillans et bien du talent se sont ainsi dépensés dans des luttes et des discussions dont l’écho n’est pas venu jusqu’à nous ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, tout ce travail n’a point été perdu. Comme l’enfant qui, sans raisonner son effort, s’applique et s’amuse à répéter des syllabes et à épeler des mots nouveaux, la Grèce, durant ces deux ou trois siècles, fit son apprentissage de la parole publique et se délia la langue.

Après Marathon, Salamine et Platée, c’est Athènes qui prend, du droit de ses exploits et de son génie, ce que les Grecs appelaient l’hégémonie, c’est-à-dire la conduite, la direction des affaires. Elle donne alors, pendant tout le Ve siècle, un spectacle auquel l’histoire ne saurait rien comparer. A Rome, les lettres et les arts n’ont jamais été qu’un plaisir aristocratique, d’importation étrangère, destiné à une petite élite qui défendait à grand’peine ses délicates jouissances contre les dédains d’une foule brutale ; Rome n’a pas produit un grand artiste, elle n’a eu que des ingénieurs.