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l’industrie humaine avait vicié ce climat naturellement salubre. En revanche, cette même industrie a assaini le port de Rochefort ; elle a fait de Bouffarik, naguère un des points les plus dangereux de l’Algérie, un centre de population florissant. Elle pourrait beaucoup pour transformer quelques-unes des stations les plus meurtrières de nos Antilles, et certainement il est peu de peuples qui ne puissent en dire autant de quelqu’une de leurs colonies.

On ne peut, il est vrai, assainir rapidement une contrée entière ; c’est là le travail des siècles et qui ne s’accomplit qu’au prix d’hécatombes humaines. Tout au moins devrait-on apporter quelque soin dans le choix de la station. Les chiffres de MM. Boudin et Walther nous ont montré comment, jusque dans les contrées qui semblent les plus dangereuses pour l’Européen, il existe souvent des points circonscrits où il peut vivre et se multiplier presque d’emblée. Il est clair que les nouveaux arrivans devraient planter leur tente dans ces localités privilégiées. C’est presque toujours le contraire qui s’est passé, qui se passe encore. Aux premiers temps des émigrations modernes, on abordait au premier rivage venu : on cherchait avant tout un havre commode et sûr ; on se laissait aisément séduire par la fertilité des terres d’alluvion situées à l’embouchure ou sur les bords de quelque cours d’eau. On se plaçait ainsi dans les conditions les plus mauvaises, et on périssait ; mais de nouveaux arrivans compensaient les pertes, et une fois la ville construite, les forts bâtis, le port installé, on restait et on est encore sur des plages pestilentielles comme celles de Batavia. Il est évident qu’éclairé par l’expérience on devrait agir autrement aujourd’hui. Des relevés statistiques précis et détaillés comme ceux que j’ai fait connaître rendraient incontestablement à ce point de vue de sérieux services.

Les miasmes paludéens agissent de la même manière sur toutes les races humaines. Toutefois nous constatons encore ici chez l’homme ce qui nous frappe chaque jour chez les animaux, chez les végétaux. On sait que leurs races et leurs variétés ont souvent des aptitudes pathologiques différentes. Il en est qui échappent à peu près constamment à des maladies très fréquentes au contraire chez d’autres. le nègre, lui aussi, souffre et meurt de la fièvre dans son pays natal, sur les bords du Niger par exemple, bien moins toutefois que le blanc. Il y a plus : les deux races transportées dans l’Inde présentent à cet égard â’^eu près le même rapport. Comparé aux races locales, le nègre conserve encore la supériorité, c’est la moins atteinte par les émanations paludéennes. Né dans une contrée où on les respire à peu près partout et toujours, descendant d’ancêtres qui depuis les temps antéhistoriques ont vécu dans cet air empoisonné, le nègre est plus que tout autre homme acclimaté à ce milieu,