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tristesse, et qui laisse un vide véritable non-seulement chez ses vieux amis, mais chez tous ceux qui ont à cœur cette cause sacrée de la défense nationale qu’il savait si chaudement servir de sa personne et de ses vœux. C’était, au temps où nous vivons, une figure peu vulgaire que M. Piscatory. Il portait dans ses opinions constamment modérées et toujours libérales, dans sa façon de les défendre et de les exposer, je ne sais quoi de hardi, de brusque, d’imprévu, de martial et de cavalier qui était en singulier contraste aussi bien avec le fond solide et tempéré de ses convictions qu’avec la trempe délicate et acérée de son esprit. Plein de culture et de finesse sous cette vigoureuse écorce, épris des lettres et du beau, observateur sagace, abondant, varié, sa conversation avait un charme rare. Depuis bientôt vingt ans, depuis le 2 décembre, depuis nos incarcérations, il s’était retiré non-seulement des affaires publiques, mais de ce monde même où il avait passé sa vie et rencontré si constamment tant de faveur, de bonne grâce, tant d’amitiés et de succès. La vie des champs, les devoirs agricoles s’étaient emparés de lui. On ne le voyait plus qu’en passant et à longs intervalles. Paris en particulier, Paris depuis l’empire ne lui inspirait plus qu’éloignement et dégoût. Il y rentra pourtant, il vint s’y établir dès que nos désastres l’avertirent que le siège pourrait commencer. Oublieux de son âge, ne consultant que sa vigueur d’esprit, il rentra dans les rangs de cette garde nationale où il avait laissé, voilà plus de vingt ans, de si vaillans souvenirs, et ce fut aux fatigues actives qu’il prétendit s’astreindre, n’acceptant pas de devenir vétéran. Une nuit au rempart, sous une humidité glacée, détermina dans sa constitution sourdement affaiblie de graves accidens et bien qu’en apparence au bout de quelques jours il fût sorti de cette crise, le pronostic des gens de l’art était resté peu rassurant, et par son propre instinct il prédisait lui-même le coup prochain et foudroyant qui allait nous l’enlever.

C’est donc au champ d’honneur, on peut le dire, que cette vie s’est éteinte : il avait droit à ces derniers devoirs qu’un long cortège de gardes nationaux est venu rendre à son cercueil. Sans doute il va manquer à ses compagnons d’armes : un tel exemple, si fortifiant, ne se perd pas impunément ; mais les services d’un autre ordre qu’il pouvait encore rendre, l’influence qu’à certains jours et sur certains esprits il pouvait exercer par son entrain, sa décision, sa verve communicative et je ne sais quel mélange d’allure chevaleresque et de bon sens pratique, c’est là bien plus encore ce qui provoque mes regrets. Peu d’hommes pouvaient avoir une action plus heureuse, aujourd’hui même, dans nos angoisses, dans ces ténèbres qu’il nous faut traverser, sa perspicacité devenant plus réelle, plus active et plus efficace à mesure que le danger croissait. Si le temps était calme, il fallait ne le prendre pour guide qu’à bon escient et sans trop se hâter, car alors volontiers sa fantaisie se