Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/450

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


saints en Dieu. Vous ne pouviez rien faire qui ne fût pur et d’un cœur aimant, bien que votre conduite eût pu causer ma mort ; c’est vous qui aviez moins de confiance, puisque vous avez suspecté la mienne. Ce doute était coupable.

« FEDALMA. — Non ; quand je vous voyais me haïssant, le blâme retombait sur moi seule, la pauvre Zingara, à qui vous aviez prodigué tous vos trésors d’amour, trésors qui ne vous ont valu que des douleurs. Alors je me disais : « Cela est mieux ainsi, il sera plus heureux ; » mais bientôt cette pensée, qui s’efforçait d’être une espérance, finissait par des larmes.

« DON SILVA. — C’était une cruelle pensée. Plus heureux ! dites-vous : le vrai malheur ne peut commencer pour moi que le jour où je cesserais de t’aimer.

« FEDALMA. — Silva !

« DON SILVA. — Ma bien-aimée !

« FEDALMA. — Je m’imaginais que j’avais tant à vous dire ! de bien longs et bien éloquens récits, comment tout s’est passé, comment je reçus votre message qui m’appelait à la cérémonie de notre union, comment il me semblait voir le fantôme de ma joie détruite assister seul à ma noce ; mais en ce moment…

« DON SILVA. — Oh ! ce grave discours nous arrêterait dans nos élans joyeux, comme les cloches qui font perdre les momens avec leur sonnerie.

« FEDALMA. — Et quand je vous dirais tout cela, la conclusion serait que je vous aimais encore à l’instant même où je prenais la fuite. Mes paroles n’auraient pas plus de sens que n’en a le petit cri des oiseaux quand ils sentent mutuellement leur cœur battre.

« DON SILVA. — Nos yeux, nos veines palpitantes en disent assez ; que nos paroles soient le simple gazouillement de l’amour ! »


Voilà de jolies choses assurément, surtout ces comparaisons des cloches et des petits oiseaux ; mais ne croirait-on pas entendre la conversation de deux fiancés se promenant le soir le long d’une de ces rivières qui coulent lentement à travers les herbages dans un paysage anglais ? Est-ce bien le langage d’une femme qui a dans les veines du sang embrasé par le soleil d’Orient ? Et cet amour du renégat qui le pousse au crime peut-il s’exprimer ainsi ? Ah ! que le vieux Shakspeare entendait autrement la peinture des passions fatales ! On a peine à comprendre qu’une Fedalma si bonne fille, si soumise aux volontés de son père, ait tant d’empire sur la nature violente, sur le caractère emporté de don Silva. L’auteur d’Antoine et Cléopâtre en aurait fait une vraie bohémienne. Antoine oublie son honneur, il met aux pieds de Cléopâtre ses légions, son