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vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longtemps et attendent qu’elle reluise ; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l’amorce de quelque éclat ; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent être heureux que par le beau, ou du moins par ces agrémens divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve en surabondance l’élément dont ils ont besoin et l’espace qu’il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre et y meurent sans monument, n’ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellens, qu’une fécondité interne et qui n’eut que peu de confidens ? »

Si haute que soit la région où se tient sa pensée, la lecture de Joubert ne donne pas à l’esprit une jouissance purement désintéressée. Elle a ses applications directes, immédiates, dans l’ordre littéraire et dans l’ordre moral, que Joubert ne séparait pas. On dirait que, par une intuition particulière, il a deviné et marqué d’avance les affectations et les enflures de la génération littéraire qui allait venir. Chaque génération n’a-t-elle pas ses misères intellectuelles qui sont comme la rançon de ses qualités et le prix dont elle doit payer la nouveauté de son art ou de ses talens ? « La force n’est pas l’énergie, disait excellemment Joubert ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. — Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang, de la fierté. » — Et encore : « Quelques écrivains se créent des nuits artificielles pour donner un air de profondeur à leur superficie. » Comme il serait facile de changer la date de ces épigrammes et d’en trouver l’application autour de nous !

Certes ce n’est pas ce platonicien égaré dans les premières années de notre siècle qui niera la grandeur de l’enthousiasme ; mais il veut que cet enthousiasme, dans les œuvres littéraires, soit caché et presque insensible, et alors c’est lui qui fait ce qu’on appelle le charme. — Utiles paroles à méditer dans ce temps où les lettres ont besoin d’être relevées, assainies, délivrées des prestiges et des idolâtries malsaines. Pour épurer l’atmosphère des idées où nos âmes respirent, je ne connais pas d’influence plus salutaire qu’un