Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/39

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dignes de recueillir et de porter la substance de sa pensée. « J’ai voulu me passer des mots, disait-il, les mots se vengent par la difficulté. » D’ailleurs il se sentait lui-même impropre au discours continu. Ne voulant rien produire que de complet et d’achevé, il ne put jamais atteindre à cette perfection que par courtes échappées, et dès lors ce livre unique qu’il rêvait d’écrire devint sa chimère.

Consolons-nous du livre qu’il n’a pas écrit par ce grand nombre de nobles fragmens, de pensées éparses, qui contiennent plus que la matière d’un beau livre. Outre le commerce de lettres qu’il entretenait avec ses amis, il notait sa pensée au passage, il l’épiait dans ses plus fugitives émotions ; il tâchait d’en surprendre les plus délicats mystères, retenant la lueur passagère, fixant l’insaisissable éclair dans quelques mots choisis, combinés de manière à devenir, autant que possible, harmonie et lumière.

S’il n’y réussissait pas à son gré, il détruisait les premiers vestiges de son effort, aimant mieux vouer sa pensée au néant que de la laisser inachevée. D’autres fois ce n’était pas dans la chaleur secrète de son âme, intérieurement agissante, qu’il produisait sa pensée. L’impulsion venait du dehors ; il écrivait alors sous l’inspiration d’une idée partagée ou discutée avec un ami, de quelque sympathie vive ou d’une contradiction délicate. Les idées, encore dans cette agitation délicieuse qui les amène à la surface de l’esprit, venaient se suspendre comme d’elles-mêmes à sa place et s’y condenser en gouttes de lumière. Quelques-unes sont d’une essence si subtile qu’elles semblent spiritualiser les sons.

Le triomphe de Joubert est là, c’est par là qu’il est vraiment écrivain original et créateur dans notre langue ; il parvient à exprimer ce qui semble déjouer l’effort de la parole, à renfermer l’immatériel dans des sons, dans ce qu’il appelait de l’air sonore, de l’air lancé, vibré, configuré, articulé. Composer son style d’idée pure, le vider de matière, faire ressembler autant que possible les mots aux idées et les idées aux choses, c’était l’effort, c’était le rêve de Joubert. Il y réussit parfois d’une façon qui tient du miracle. Son expression a des transparences, une limpidité, un je ne sais quoi d’incorporel et d’aérien qui surprend et ravit. Cela joue dans l’espace lumineux, en s’en distinguant pourtant par des contours nets et des formes précises. Rêves suspendus et comme arrêtés au vol, figures presque immatérielles tracées du bout d’un stylet d’or dans la lumière, rien de tout cela n’exprime le don et l’art de l’écrivain.

Sous sa plume, les mots, ces signes abstraits, se meuvent et vivent d’une vie distincte. « Il faut, dit-il, donnant à la fois le précepte et l’exemple, il faut qu’il y ait dans notre langage écrit de la voix, de l’âme, de l’espace, du grand air, des mots qui subsistent