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jeunes gens, tout pleins de bonne volonté et d’inexpérience, et des gardes nationaux, qui ne font pas mal dans le paysage, derrière les remparts… Mais l’armée, qui la compose ?… Quelques régimens de marche peut-être, et des zouaves… de Châtillon.

Le vieux capitaine avait rougi. — Allons ! dites-le donc, s’écria-t-il en frappant du poing la table où il s’accoudait, nos soldats sont des lâches, n’est-ce pas ?… Parce que quelques pauvres diables échappés à grand’peine à nos récens désastres se sont débandés, parce que quelques malheureux se sont laissé égarer par les déclamateurs qui criaient qu’on les vendait et qu’ils étaient trahis, parce que quelques mauvais drôles peut-être, — il y en a partout, — ont un jour lâché pied en entraînant dans leur fuite de jeunes recrues encore hésitantes, on se croit le droit d’insulter l’année, et l’on s’en vient parler d’un air de dédain de nos régimens de marche et de nos zouaves de Châtillon… Eh bien ! vous les verrez à l’œuvre, si vous ne les y avez vus déjà, et ils vous arracheront des cris d’admiration. Oui, vous-même, Burskine, tout Anglais que vous êtes et ami sans doute du roi de Prusse, vous serez contraint de les admirer, et vous regretterez l’outrage que vous venez d’infliger à ces braves gens.

Sa voix vibrait et ses yeux étincelaient. Nous étions de vieux amis tous les trois ; chacun connaissait le cœur des autres, et nulle irritation, nul mauvais sentiment ne pouvait durer entre nous. Quelques mots de Burskine calmèrent le capitaine. — Je n’aime pas, dit-il, le roi Guillaume, ni ses pompes, qui sont funèbres, ni ses œuvres, qui le sont encore plus, et j’estime que le soldat français est toujours le premier soldat du monde,.. à la condition pourtant qu’il soit victorieux.

Je ne sais si tel était l’avis du capitaine, mais il demeura quelque temps silencieux. — Ou se figure trop, reprit-il ensuite avec calme, que le courage est quelque chose d’absolu, une vertu tout d’une pièce, et que celui qui a en soi l’étoffe d’un héros est par là même à l’abri de tout sentiment de crainte, de toute tentation de faiblesse ; c’est une erreur. Avant d’être capitaine de francs-tireurs, j’ai été soldat, j’ai servi dans les chasseurs de Vincennes, et je peux dire que j’ai connu des hommes d’une valeur éprouvée… Eh bien ! ma conviction est que le plus brave peut avoir ses instans d’hésitation,… je dirais presque de défaillance. Plus la nature est fine, délicate, nerveuse, plus elle est accessible à des impressions soudaines et vives qui traversent l’âme à l’improviste, et dont on ne triomphe que par un effort de la volonté. Les natures un peu matérielles et compactes sont également accessibles à la peur, c’est une conséquence de leur inertie, de leur défaut de ressort et