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manqué. C’est bien, son avantage de ce côté est incontestable ; mais, voyant mieux que nous, a-t-il su tirer le meilleur parti de sa perspicacité ? Il criait au peuple :

Réveillez-vous, assez de honte !
Bravez boulets et biscaïens.
Il est temps qu’enfla le flot monte,
Assez de honte, citoyens !
Vous n’êtes pas armés ? qu’importe !
Prends ta fourche, prends ton marteau !
Arrache le gond de ta porte,
Emplis de pierres ton manteau !
Et poussez le cri d’espérance !
Redevenez la grande France !
Redevenez le grand Paris !
Délivrez, frémissant de rage,
Votre pays de l’esclavage,
Votre mémoire du mépris !

Le peuple ne se soulevait pas ; cet océan, mieux endormi que celui qui entourait le poète, n’avait plus de marée montante. Il est vrai que celui-ci demandait une insurrection quand il suffisait d’un vote. C’était non pas une fourche, ni un marteau, ni des pierres qu’il fallait, mais un suffrage. Plus on criait aux armes, plus les oui pleuvaient dans les urnes. La colère des uns prolongeait l’insouciance des autres. Il s’agissait de faire la lumière, non d’attiser le feu, d’éclairer, de persuader les esprits, comme on finit par s’en aviser, non d’exciter la passion. Qui sait si les violences des Châtimens n’ont pas valu à Louis-Napoléon des milliers de votes ?

Après le peuple, c’était le tour de la classe moyenne. L’auteur mettait ces paroles dans la bouche du bourgeois :

Ce bruit qu’on fait dérange mon sommeil.
Tout va bien. Les marchands triplent leurs clientelles,
Et nos femmes ne sont que fleurs et que dentelles !
De quoi donc se plaint-on ? crie un autre quidam,
En flânant sur l’asphalte et sur le macadam,
Je gagne tous les jours trois cents francs à la Bourse,
L’argent coule aujourd’hui comme l’eau d’une source ;
Les ouvriers maçons ont trois livres dix sous,
C’est superbe ; Paris est sens dessus dessous.
Il parait qu’on a mis dehors les démagogues ;
Tant mieux ! moi j’applaudis les bals et les églogues
Du prince qu’autrefois à tort je reniais.
Que m’importe qu’on ait chassé quelques niais ?