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bruit pour peu de mal peut-être. Contre les incendies, nous avons nos courageux pompiers. La plupart de nos maisons, qui sont bâties en pierres de taille, n’ont presque rien à craindre des obus ; quelques constructions moins solides ou plus exposées, quelques toits seraient effondrés. En descendant aux étages inférieurs, même dans les sous-sols, dans les caves, on se mettrait sûrement à couvert. On dépaverait d’ailleurs les rues non macadamisées où pourraient tomber les projectiles. Par des amas de terre ou de sable étendus sur le plancher des étages supérieurs, on préviendrait la chute des boulets à travers ces planchers mêmes, et on atténuerait ainsi le dommage. Des guetteurs énergiques, infatigables, jetteraient sur les obus et les projectiles enflammés des seaux d’eau ou des couvertures. Somme toute, un bombardement n’a rien qui doive nous alarmer outre mesure ; nous pouvons être sûrs qu’il n’entraînera que peu d’accidens pour les personnes, peu de dégâts aussi pour nos maisons et nos édifices, grâce à la manière dont Paris est construit, grâce encore à l’immense étendue de la ville. Le bombardement contribuerait du reste à exaspérer les citoyens, et certainement les Parisiens déploieraient devant ce mode barbare d’attaque la même résolution, la même ténacité que les Lillois en 1792, qui forcèrent les Autrichiens à se retirer.

Mais, selon toute apparence, ce n’est ni par une attaque régulière ni par un bombardement que les Prussiens comptent réduire Paris, et le blocus auquel nous sommes soumis depuis six semaines, sans que l’ennemi ait encore fait une véritable démonstration offensive, indique suffisamment l’intention de prendre la ville par la famine. — Dans ses circulaires diplomatiques, M. de Bismarck ne craint pas d’ailleurs de l’annoncer au monde ; des « centaines de milliers de morts » s’ensuivront, dit-il, et il rend responsables de tous ces maux ceux qui veulent défendre leurs foyers ! Vit-on jamais un pareil renversement d’idées morales ? Le seul homme qui n’aurait rien à se reprocher devant sa conscience et devant l’histoire serait celui qui a refusé toute base de négociation et de paix possible, qui réduirait une ville de deux millions d’âmes à résister jusqu’à la mort !


L. SIMONIN.