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provinces contiennent aussi d’autres élémens, fort opposés au germanisme : la civilisation brillante et superficielle des Français attire les têtes légères et les esprits sans profondeur ; puis il y a le catholicisme, non celui de Wessenberg et de Strossmayer, mais celui du Vatican, ennemi déclaré de la Prusse, qui s’en fait honneur… Nous ne le savons que trop, cette revendication, quelque juste et nécessaire qu’elle soit, entraînera beaucoup de difficultés, d’amertumes et de périls. Nous laisserions volontiers ces pays, qui d’abord ajouteront beaucoup plus à nos devoirs qu’à notre puissance réelle, si nous n’étions liés par une obligation sainte.

« Comment tracer la frontière ? Beaucoup d’Allemands demandent Metz, non par droit de nationalité, bien que cette ville ait été jadis allemande, mais pour la protection de nos frontières. Cet immense camp fortifié, auquel nous n’avons à opposer rien de semblable, est une menace perpétuelle de la France contre la Germanie. Laissons toutefois cette question à ceux qui seront les arbitres de nos destinées. La nation, elle, ne demande expressément que les deux provinces qui lui appartiennent par la langue et les mœurs… Ce sera 1,200,000 Prussiens de plus, autant de Français de moins. Les deux départemens de Savoie et des Alpes-Maritimes contiennent à peu près les deux tiers de ce chiffre ; en 1860, la France, non contente d’offenser la nation italienne en violant la belle loi morale suivant laquelle au bienfaiteur est due la gratitude et non pas une rançon, a violé l’équilibre européen : nous le rétablirons. »


Voilà l’ultimatum de M. Mommsen : pas de réconciliation possible avec la France ; mettons-la donc hors d’état de jamais nous nuire. Nous ne ferons qu’obéir, en lui prenant deux provinces, aux intérêts pressans de l’Allemagne, à une nécessité nationale et sainte.

Eh bien ! nous avons le droit de répondre que la sainteté n’a rien à voir là où ne se montre en réalité qu’un appel à la force et à la conquête, à peine dissimulé derrière le voile d’une théorie que nous connaissons trop, et dont on a beaucoup abusé dans notre temps. La théorie dite des nationalités, destinée à garantir à chaque peuple, si elle est appliquée sincèrement, son indépendance nationale, très bienfaisante alors comme expression d’un droit nouveau, a malheureusement servi jusqu’à ce jour à moins de réparations que d’injustices et de sophismes. L’application en est trop délicate et glissante pour ne pas prêter à de perfides équivoques, dont savent profiter les puissans. Quelles règles suivre dans les revendications qu’elle semble provoquer ? Est-ce la langue qui sera le signe indubitable de la nationalité ? Que la France alors se voie adjuger la Belgique avec quatre ou cinq cantons de la Suisse. Est-ce la primitive communauté de berceau ? Que l’Allemagne s’empare donc et de la Suisse allemande