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Freyschütz de Weber, non sans avantage. Il fallait deux cents représentations de la Belle Hélène au grand théâtre de Berlin, Là où nous avions entendu, bien traduites grâce au génie conforme des deux langues, les prestigieuses comédies de Shakspeare. Notre littérature classique n’obtient pas au-delà de nos frontières un accueil beaucoup plus judicieux. Dresde avait à son théâtre récemment incendié un rideau de scène où figuraient en pied les principaux auteurs dramatiques des temps modernes avec les meilleurs personnages créés par leur imagination : les tragiques d’abord, Shakspeare, Calderon, Goethe et Schiller, sans Racine et Corneille : les comiques ensuite, Shakspeare encore, Moreto, Lessing, Molière et Gozzi, Molière avec l’Avare, M. Purgon et Scapin pour représenter seuls son œuvre. Pour ce qui est de nos romans, tout dépend aussi du choix et de l’usage qu’on en sait faire. Il y a tel homme d’état allemand que nous pourrions citer qui sait par cœur des pages de M. Paul de Kock, ce qui peut l’exposer à deux inconvéniens : d’abord à des distractions dangereuses pour l’Europe, et ensuite à des appréciations un peu trop familières au sujet de la France. On est confondu quand on voit sur quels livres on nous juge au dehors. A peine avez-vous quitté la frontière qu’aux vitrines des libraires apparaissent des romans en français dont les auteurs et les titres, chez nous du moins, sont parfaitement inconnus. Il est évident qu’il existe des fabriques spéciales pour l’exportation ; l’offre répond à la demande, qui est malheureusement bien mal inspirée. Cette marchandise étant de qualité très inférieure, le lecteur étranger s’en aperçoit, et voilà comment nous avons si souvent entendu dire par des personnes distinguées, en Allemagne, qu’il n’y a rien à lire pour de jeunes esprits dans la littérature moderne de la France. L’étranger juge donc très mal de notre littérature, et par là de nos mœurs. Croit-on que l’empressement de plusieurs souverains à certains spectacles, qu’offrait Paris pendant l’exposition universelle, n’ait édifié ou flatté comme ils l’ont cru peut-être les vrais Parisiens ? L’étranger a traité cette année-là notre ville comme un caravansérail mal famé, comme un mauvais lieu. M. Mommsen parle du demi-monde ; qui donc nourrissait ce demi-monde ? qui l’entretenait ? qui lui apportait de honteux tributs, sinon en grande partie l’étranger ? Et qui le grugeait ? qui lui prostituait une charmante nature pour lui offrir de voluptueux asiles et s’enrichir de ses dépouilles ? L’Allemagne avec ses villes de jeux, l’Allemagne que nous aurions le droit d’appeler, si nous raisonnions comme vous, la patrie des banques interlopes, de la loterie, du divorce et de l’athéisme raisonné. Hombourg, Bade et Wiesbade, Hambourg avec les scandales éhontés de l’Alster, dont quelques-uns, vous le savez, sont célèbres,