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sans autre investiture que leur notoriété et leur autorité morale, se trouvaient posséder la réalité du pouvoir, donner l’impulsion première et avoir la haute main sur les affaires.

Nous aurons l’occasion d’expliquer, à propos de Démosthène par exemple ou de Lycurgue, comment, par la force même des choses, il se faisait entre les plus distingués et les plus capables des orateurs un tacite partage d’attributions. Tel d’entre eux s’occupait surtout de la politique extérieure, des alliances et des guerres de la république ; tel autre s’attachait de préférence à augmenter ses revenus et à les employer à de grands travaux publics. Il se formait ainsi des hommes spéciaux qui au fond étaient de véritables ministres ou secrétaires d’état. Périclès fut en quelque sorte le premier ministre d’Athènes, une sorte de président du cabinet qui resta plus de vingt ans dans cette haute situation. Ce rôle prépondérant et supérieur, cet empire sur les esprits, Périclès le dut à son génie ou, pour mieux dire, à la manière dont son génie sut exposer à ses contemporains ses idées et ses vues, parler à leur âme et s’en emparer. Il n’entre pas dans notre pensée d’étudier ici la biographie de Périclès ou même l’histoire d’Athènes pendant le temps qu’il y occupa la première place ; nous voulons seulement chercher quel fut le caractère de cette éloquence par laquelle Périclès régna plus de trente ans sur un peuple libre. Par malheur, il n’en reste aucun monument. De même qu’au Parthénon les fidèles, maintenus à distance par la grille qui fermait le portique, apercevaient de loin, au fond du sanctuaire, la Minerve de Phidias et admiraient l’ensemble du colosse sans en distinguer les détails, de même se montre à nous dans le demi-jour, dans une ombre traversée par quelques rayons, l’image du fils de Xanthippe. Grâce à Thucydide et à Plutarque, nous en savons assez néanmoins pour ne la confondre avec aucune autre, pour voir de combien elle domine celle de tous les hommes illustres qui lui font cortège : nous saisissons les contours généraux de cette imposante figure, quelque chose même de ses traits et de l’expression du visage ; mais le geste de la main et la flamme du regard n’arrivent plus jusqu’à nous, les lèvres sont immobiles et fermées, la voix qui seule pourrait nous révéler le fond même de cette grande âme ne parvient plus jusqu’à nos oreilles.


III

Pendant des siècles, toutes les pensées dont la Grèce a voulu conserver le souvenir ont d’elles-mêmes pris la forme poétique, se sont confiées au rhythme, ami de la mémoire. Jusqu’à une époque très-voisine des guerres médiques, la Grèce n’a eu que des poètes. Au