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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/983

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propriétaires n’osent plus renvoyer ni les ouvriers qu’ils emploient ni les tenanciers qui occupent leurs terres [1]. D’un autre côté, ceux qui le peuvent renoncent à tout travail d’amélioration, quittent l’Irlande et l’abandonnent à son incurable misère. C’est comme une malédiction attachée à ce malheureux pays ; une situation mauvaise engendre le crime, et le crime éloigne tout ce qui pourrait améliorer la situation.


III

De tout ce qui précède, le lecteur conclura, j’imagine, que la cause première des maux de l’Irlande réside dans la mauvaise organisation de la propriété foncière. Le sol appartenait à de grands propriétaires étrangers qui ont arrêté le développement économique du pays, non par leurs exigences et leur inhumanité, comme on l’a prétendu, mais par leur insouciance et leur absence. Au lieu de mettre la terre en bon état de culture, comme le commandaient et leur intérêt et leur devoir, ils ont laissé ce soin aux locataires, qui, pauvres et ignorans, s’en sont très mal acquittés. De là est résulté le manque d’installations agricoles convenables, la mauvaise culture, la misère abjecte, la subdivision de la terre, l’excès de population, et quand, pour mettre un terme à cet enchaînement de maux, on a eu recours aux évictions, les crimes agraires sont venus jeter le trouble et l’épouvante dans le pays et mettre en fuite le capital. Cependant beaucoup d’Anglais ne peuvent admettre que des lois qu’ils sont habitués à considérer comme la source de la grandeur de leur pays aient pu produire de si funestes effets en Irlande. Ils les attribuent à l’influence de la race, de la religion catholique ou des règlemens anciens qui ont anéanti le commerce et l’industrie. Voyons si en effet ces influences fâcheuses ont aggravé la situation produite par la mauvaise organisation de la société.

Les libéraux anglais, à l’exemple de M. Mill, ne sont guère disposés aujourd’hui à chercher l’explication des phénomènes sociaux

  1. Voici un exemple qui fera comprendre la situation faite aux propriétaires. M. d’Arcy Irvine, d’Irvinestown dans le comté d’Armauagh, veut faire quelques changemens dans sa propriété. Il est aimé par tous ses tenanciers. Il reçoit néanmoins la lettre suivante : « Monsieur, si vous mettez à exécution vos projets d’éviction, contemplez votre sort : le cercueil est prêt, le fusil est chargé, et celui qui doit le diriger contre vous est désigné. Ceci est un dernier avertissement. Si vous ne voulez pas aller au diable, votre maître, renoncez à vos projets. Sinon ceci (ici le dessin d’un fusil) et ceci (dessin d’un homme) vous enverra dans votre résidence (dessin d’un cercueil), — signé : l’un des 20,000 qui ne font point partie des Rory of the hills. » M. d’Arcy ne recula point. Doué d’une grande énergie, il mit son château en état de défense, et ne sortit plus qu’armé d’une carabine et d’un revolver ; mais les provocations continuelles l’ont mis dans un tel état d’irritation qu’on craint pour sa vie.