Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/976

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


forcé à faire ces dépenses, et il a été protégé par les coutumes locales, par les usages ou par l’opinion. Depuis cinquante ans en Irlande, les propriétaires n’aiment point à donner de baux, tandis qu’en Ecosse ils forment la règle, et qu’en Angleterre, là où il n’y en a point, les relations entre le landlord et ses tenanciers sont telles qu’un bail est superflu. Enfin en Angleterre, faire de la location de la terre l’objet d’un contrat librement débattu paraît très naturel ; en Irlande, il en est autrement. Soit que l’Irlandais se rappelle que le sol lui a jadis appartenu et que l’étranger le lui a ravi par la violence, soit qu’il ait conservé un vague, mais persistant souvenir du temps où, la terre étant la propriété commune de la tribu, chaque famille y avait sa part, un fait est certain, c’est qu’il lui faut un lopin de terre à cultiver, et qu’à ses yeux celui qui féconde le sol de ses sueurs y a un droit bien plus sacré que celui qui en touche la rente. Il s’ensuit que ce qui sera considéré par l’Anglais comme l’exercice le plus naturel du droit de propriété paraîtra à l’Irlandais une spoliation inique, un crime, qu’à défaut des lois la vengeance des opprimés saura bien atteindre et punir. On comprend maintenant comment la même législation qui en Angleterre n’a jusqu’à présent amené aucun dissentiment entre propriétaires et fermiers a produit en Irlande, entre ces deux classes, une mésintelligence et parfois une hostilité fécondes en troubles et en crimes.

Pour être juste, il faut ajouter que, dans la déplorable situation de l’Irlande, une part de responsabilité incombe aussi aux cultivateurs. On peut leur reprocher trois fautes graves : un mauvais système de culture, l’abus des sous-locations et les attentats agraires.

Examinons rapidement ces trois points. Comme nous l’avons déjà. dit, l’Irlande, sous le rapport de la culture, présente les plus grands contrastes. En général l’Ulster, peuplé par des Anglais et des Écossais, et où le fermier trouve dans le tenant-right une garantie spéciale, est bien cultivé. Dans les autres provinces, certains domaines le sont également ; mais le mode de culture habituel épuisait la terre, produisait peu et ne procurait guère d’emploi aux, bras inoccupés. La rotation ordinaire était celle-ci : pommes de terre sur fumure suivies de froment, puis avoine et orge jusqu’à épuisement complet du sol, auquel un repos même très long ne pouvait plus rendre sa fertilité première. — la plus grande partie de l’Irlande est et restera longtemps encore appauvrie par suite de ces détestables procédés agricoles. Dans un article que contient le volume du Cobden-Club, le juge Longfield a très bien décrit le triste spectacle qu’offre une petite ferme irlandaise. Un coin de terre porte une récolte misérable et empoisonnée, de mauvaises herbes ; le reste est abandonné, couvert de ronces et de genêts, Entre le moment où l’on