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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/973

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II

Quand on parcourt l’Irlande, on trouve la marque du bon et du mauvais propriétaire écrite sur la surface du pays. L’île n’offre plus cet aspect uniforme de désolation qui affligeait le voyageur il y a trente ans. Depuis lors de grands efforts ont été faits de divers côtés pour améliorer la culture. Plusieurs landlords ont exécuté des travaux à leurs frais, d’autres ont donné des leases aux tenanciers pour les engager à mettre leurs fermes en bon état. Il s’ensuit qu’à côté de landes désolées et de villages aussi misérables qu’autrefois on rencontre des domaines admirables, peuplés de cultivateurs heureux. Dans le comté de Waterford, lord Bessborough possède un domaine de 20,000 acres. Ce domaine était autrefois affligé de la double plaie des middlemen et du prolétariat rural. Quand vint la famine, le lord nourrit ces malheureux, mais il en profita pour mieux constituer les petites fermes sans renvoyer personne. A ses frais, il remplaça les huttes de boue par de bons bâtimens ; il traça des routes, draina, procura du travail à la population. Chaque année, il dépense encore des sommes considérables en améliorations ; puis il loue à un prix modéré. La communauté prospère, paie régulièrement la rente, et nul ne se plaint. Dans le comté de Cork, aux bords de la rivière Bandon, s’étend une charmante vallée. De bons bâtimens d’exploitation s’élèvent au milieu de campagnes parfaitement cultivées. Le bétail est bien entretenu, les cultivateurs, honnêtement vêtus, paraissent heureux. D’où vient cette prospérité ? C’est que l’estate appartient au duc de Devonshire, qui a donné de la sécurité à ses fermiers. Pour les mêmes raisons, les domaines des lords Derby, Portsmouth, Landsdowne et de bien d’autres présentent un aspect aussi satisfaisant. Puis à côté voici la bruyère : des eaux y croupissent faute d’un fossé pour en faciliter l’écoulement. Par endroits, des pierres les recouvrent, nul ne se donne la peine de les enlever. Parmi les genêts et les ronces gisent les tristes ruines des cabanes abandonnées. Dans un pli de terrain, quelques femmes en haillons bêchent un champ de pommes de terre. L’aspect de la misère humaine attriste encore ce mélancolique paysage. D’où vient cette désolation ? De ce que le maître de ces vastes espaces déserts est ruiné, indifférent ou avide. Le cocher qui conduisait M. O’Connor Morris, à qui j’emprunte ces détails, lui disait : « Où vous voyez de l’aisance, il y a un bail ? où il y a de la misère, c’est que le landlord en refuse. » Sur le continent, l’état de la culture présente ordinairement dans tout un canton les mêmes caractères, qui dépendent de la nature du sol ou de l’habileté du cultivateur. En Irlande, vous trouvez les