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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/97

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LA SOCIÉTÉ DE BERLIN.

causticité de l’expression et la finesse des nuances. Par les sentimens cependant, Gualtieri était très allemand, et ce contraste augmentait l’originalité de sa personne. Assez ignorant des choses qu’on apprend dans les livres, il était profondément versé dans la connaissance de la vie et du monde. Très paradoxal en ses opinions et très brillant causeur, il aimait passionnément la discussion, tout en soutenant « qu’on ne peut discuter qu’avec les personnes qui sont de votre avis. » C’est que sa vanité y était intéressée bien plus que ses convictions, et sa vanité, tout le monde est d’accord sur ce point, fut sans bornes. Le flegme apparent avec lequel il lançait ses paradoxes augmentait encore l’effet de ses saillies sarcastiques. Très fanfaron de vice et esprit-fort en amour, il eut en réalité un cœur très faible et très accessible aux émotions ; mais il cachait avec soin et comme une infirmité cette secrète sentimentalité. L’idée du succès le préoccupait plus que la passion en ses entreprises, et l’idée du devoir ne l’arrêtait jamais. Toute sa morale et toute sa philosophie furent celles du xviiie siècle, et la corruption qui l’entourait lui semblait si naturelle, qu’il ne songea jamais à s’en scandaliser. Il réunissait de grandes qualités de caractère à cette indifférence morale : d’abord la franchise ; lui seul savait tout dire au roi, si violent, à la reine, si susceptible. Il mettait son plaisir à humilier les grands lorsqu’ils montraient de la morgue, et il ne se gênait pas pour planter là un prince du sang qui l’ennuyait pour aller causer avec Rahel ou Gentz, qui le divertissaient. Il prétendait ne reconnaître que l’aristocratie de l’esprit. « J’ai vu Goethe, écrit-il à Rahel, c’est plus que de voir un roi, ce me semble. » Cette disposition tenait à ses opinions politiques. Essentiellement homme du xviiie siècle et admirateur de l’état moderne, il était beaucoup moins épris de liberté que d’égalité, et plus ennemi du prêtre qu’ami de la tolérance. Il eût voté sans hésiter les décrets du Ix août et signé des deux mains les droits de l’homme de Lafayette. De là aussi son fanatisme prussien, car la Prusse de Frédéric passait pour le modèle de l’état moderne, et Iéna n’avait pas encore révélé jusqu’à quel point cet état était miné. De là enfin son admiration de la révolution française. Il ne séparait pas dans son culte les deux noms de Frédéric II et de Mirabeau, et il laissait sans cesse éclater son enthousiasme pour la cause française, au risque de choquer tout le monde dans le moment où le roi défunt avait entrepris son absurde croisade en Champagne. La proclamation de l’empire refroidit fort son admiration pour la France et pour les vainqueurs de Marengo. « Les voilà de simples kaiserlicks (impériaux), » disait-il avec humeur et une sorte de mépris. Nommé ambassadeur en Espagne (1804) malgré Haugwitz, qui ne l’aimait pas, et dont il extorqua sa nomination en l’intimidant par son seul jeu de physionomie, il