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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/969

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Il y a donc des cas où les propriétaires méritent le blâme sévère qu’on leur adresse ; mais la plupart agissent avec plus d’indulgence que ne le feraient à leur place ceux des autres pays. « Très souvent, dit un membre du parlement qui appartient au parti radical, M. Maclagan, des fermiers qui ne paient qu’un loyer très bas sont si ignorans, si routiniers, et cultivent si abominablement, qu’en Angleterre on ne les supporterait pas six mois. « On peut affirmer, je crois, que sur le continent un bon propriétaire ne tolérerait pas un seul jour sur son domaine l’espèce de cultivateurs que l’on rencontre habituellement en Irlande ; seulement sur le continent ces cultivateurs auraient mieux traité la terre, parce qu’ils en auraient été propriétaires. Pour qu’un bon système de culture s’établisse, il faut, ou que le propriétaire fasse les dépenses d’installation, ou que le cultivateur possède le sol. En Irlande, le mal vient des institutions, non des hommes.

L’insécurité de la tenure a aussi pour conséquence d’arrêter le progrès agricole, car les gens les plus intelligens et les plus prévoyans se garderont de mettre leur argent dans des améliorations qu’on peut à tout moment leur confisquer. Toute amélioration ayant pour résultat de donner une plus-value à la terre aboutit à une augmentation du fermage. Donc le travail est puni, et l’esprit de progrès mis à l’amende. Le propriétaire ne veut pas, le locataire ne peut pas améliorer ; comment le système de culture ne serait-il pas détestable ? M. Fitzgibbon, master in chancery d’Irlande, dit à ce sujet : « Aussitôt que le cultivateur a tiré du sol de quoi vivre, il évite soigneusement toute amélioration nouvelle, parce qu’il croit que les fruits de son industrie lui seraient enlevés par le propriétaire, toujours attentif, s’imagine-t-il, à tirer de la vue d’une production plus grande la preuve que la rente peut être augmentée. » Le cultivateur irlandais enterre son argent ou le laisse chez le banquier plutôt que de l’employer dans sa culture. Il en est de même en Égypte du fellah, qui simule la pauvreté de peur que le moindre signe d’une aisance plus grande ne l’expose à de plus lourdes extorsions. Les mauvaises lois produisent partout les mêmes effets.

On a aussi accusé les propriétaires irlandais d’exiger des fermages exorbitans, des rack-rents, comme disent énergiquement les Anglais. Sismondi a donné de ce mot la traduction que voici : « le rack-rent est une rente raclée, extorquée par la torture ; ce nom, qui fait frémir, n’est que trop expressif ; le rack-rent est en effet le fruit de la torture et une semence de tortures. » Certainement il y a eu et il y a encore en Irlande des propriétaires qui ont imposé à leurs locataires un loyer trop élevé ; mais en général les anciens landlords louaient bon marché. Arthur Young, à la fin du siècle dernier et récemment M. O’Connor Morris, en visitant le