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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/955

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voie de s’accomplir dans l’ordre social de l’autre côté de la Manche.

Le changement des esprits est bien plus étonnant encore que celui des lois. Chaque fois que je rencontre maintenant des Anglais, je m’étonne de les trouver si différens de ce qu’ils étaient naguère. Ils ne révéraient que la tradition, et à leurs yeux ce qui était ancien et anglais devait être excellent. Aujourd’hui il leur faut des innovations, et ce qui existe depuis longtemps doit être aboli ; nulle réforme ne les effraie. Telle proposition qui vous eût fait pendre ou tout au moins honnir est accueillie avec faveur par cela seul qu’elle fait brèche aux institutions du passé. Ce goût des nouveautés ne se rencontre pas uniquement dans la bourgeoisie ; il est tout aussi répandu dans la noblesse. Devenu général, comme en France à la fin du XVIIIe siècle, il est l’avant-coureur et il sera la cause d’une profonde transformation ; seulement celle-ci s’accomplira par voie d’évolution, non de révolution. Tandis qu’ailleurs on renverse les dynasties sans toucher aux lois, ici on ne touche pas à la reine, mais on change les institutions et l’on supprime les abus.

Au milieu des tristesses et des inquiétudes qu’inspirent souvent les événemens contemporains, c’est un consolant et instructif spectacle de voir comment le peuple anglais aborde et traite ces redoutables questions sociales, si complexes, si obscures dans leurs élémens, si importantes par les grands intérêts qui y sont engagés. Avec quelle patience, avec quelle perspicacité, quelle attention aux détails on les étudie ! Avec quelle vigueur, l’examen terminé, on y porte la main !

Dans la façon dont les Anglais procèdent à la réforme de leurs lois, deux choses sont à noter et peut-être à imiter : d’abord ils ne s’occupent jamais que d’un seul objet à la fois ; en second lieu, ils s’en occupent tous en même temps. Par la discussion prolongée et universelle, l’opinion publique s’éclaire, et par l’accord des volontés sur un même point elle acquiert une telle puissance qu’elle renverse ou désarme toutes les résistances. C’est ainsi qu’on voit l’Angleterre aborder, il y a trois ans, la réforme électorale, il y a deux ans l’abolition des privilèges de l’église établie en Irlande, et cette année la question agraire. Dès que celle-ci a été soulevée, il s’est déployé une activité d’investigation dont on peut à peine se faire une idée. Chaque jour paraissaient des livres, des brochures, des articles dans toutes les revues et dans tous les journaux ; puis des lettres sans nombre étaient adressées aux feuilles publiques : chacun apportait son contingent d’informations. Chaque point était l’objet d’un examen sérieux et d’un débat contradictoire. Les membres du parlement visitaient l’Irlande, étudiaient la situation sur les lieux, puis publiaient leurs impressions et faisaient connaître leurs systèmes. C’est une vaste enquête, instruite par le public lui-même. Les lords