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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/913

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Voilà de quoi convaincre ceux qui s’attachent aux faits techniques, et ces faits sont les moindres. Dans les considérations générales, le sujet prend plus d’ampleur, et c’est sur quoi insistent d’autres publications, notamment celle d’un moraliste distingué, M. François Lieber, un vieil ami d’Alexis de Tocqueville et correspondant de l’Institut de France [1]. Les sophismes de la protection, que Bastiat a flagellés chez nous, y sont traités très vertement aussi en tant qu’ils s’appliquent au régime économique du Nouveau-Monde. Il y a des écrits sérieux, il y a aussi des pamphlets, un entre autres où le congrès est ironiquement sommé, dans l’intérêt des possesseurs de houillères, de multiplier les éclipses du soleil dont les clartés gratuites sont ruineuses pour eux. On réédite tous les lieux-communs qui flattent les préjugés des masses et qui ne manquent à aucune mauvaise cause. Tel est celui-ci, émis sur tous les tons, présenté sous toutes les formes, que l’Amérique du Nord doit aspirer à se suffire, mettre au ban l’industrie européenne, ne rompre ce ban que dans des cas d’exception, dût-on traverser pour cela une période d’épreuves et payer la rançon de la communauté par un demi-siècle de sacrifices. Que la vie nationale en fût renchérie, que le peuplement en fût enrayé, peu importerait ; l’essentiel est d’avoir à tout prix des industries indépendantes dans une Amérique qui s’appartienne. Telle est la formule à l’usage des masses ; or qu’y répondre, si ce n’est que ceux qui parlent ainsi ont perdu le sentiment des choses réelles, et ne savent plus ni d’où ils viennent, ni ce qu’ils sont, ni dans quel monde ils vivent ?

D’où ils viennent, il ne faudrait pas remonter bien loin pour s’en assurer. Il y a trois siècles, la territoire qu’ils occupent et dont ils voudraient faire une sorte de Tauride appartenait à des tribus errantes qui se scalpaient à qui mieux mieux, et ont scalpé au début les pionniers qui leur tombaient sous la main. C’est à la longue seulement et après que l’Europe eut jeté sur les côtes d’Amérique convois sur convois, races sur races, que la civilisation commença son œuvre et refoula la barbarie. L’envahissement ne se fit ni pour les mêmes causes ni sous le même drapeau : vers le golfe du Mexique, ce fut l’œuvre de boucaniers et de flibustiers ; le long des Alleghanys, ce fut un exode de puritains chassés par les persécutions religieuses, au nord des Français, au midi des Espagnols et des Français encore, au centre des Anglo-Saxons, fortifiés plus tard par des essaims d’Allemands et d’Irlandais. Point de cohésion jusque-là, rien que des disparates. Il n’y a pas cent ans que l’unité s’est faite, et beaucoup d’entre ceux qui s’en montrent fiers aujourd’hui ont par

  1. Notes on fallacies.