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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/85

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LA SOCIÉTÉ DE BERLIN.

éblouis ou du moins singulièrement flattés par les formes françaises. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur l’engouement de Rahel pour la France. Peu d’Allemands ont mieux compris ce pays, en ont mieux parlé. Elle n’avait pas toutefois renoncé à sa patrie, car elle était allée à Paris avec une compatriote, et elle y retrouva une amie de Berlin. La comtesse de Schlabrendorf, avec laquelle Rahel avait fait le voyage, tenait un peu des singularités de son oncle, « l’ermite de la rue de Richelieu, » qui avait pu survivre à la terreur malgré sa naissance, son libéralisme et sa franchise, et qui le premier allait dénoncer à l’animadversion de l’Europe le despote heureux pour lequel elle n’avait encore que de l’enthousiasme. La comtesse était ce qu’on appelle une maîtresse femme, un peu trop masculine peut-être, — en voyage elle portait même un costume d’homme, — mais droite, honnête, sévère, dure au besoin, fort intelligente d’ailleurs, amoureuse de la controverse, vraie toujours ; « il ne lui manquait que l’huile de l’âme, » disait Rahel. Un ancien membre de la ligue de vertu, Caroline de Dacheröden, devenue Mme de Humboldt, faisait en ce moment les honneurs de la légation de Prusse, et accueillit avec joie sa vieille amie. Dame du monde, pleine d’aisance et d’affabilité, un peu tendue peut-être, mais agréable et bienveillante au fond, elle était admirablement faite pour son rôle d’ambassadrice. Rahel en faisait le plus grand cas, et son ami W. de Burgsdorf avait la tête tournée du gracieux sourire et des yeux d’enfant de la jeune baronne.

Rahel ne resta pas très longtemps à Paris. De retour à Berlin (automne 1801), elle se vit très recherchée, mais elle sut « s’entourer de circonvallations » et se garder sa liberté de mouvement aussi bien que de choix. Ce fut, je le répète, le plein midi de son existence, dont le reste ne cessa de se réchauffer au souvenir de ces rayons. C’était une génération singulière et aimable que celle de 1800. Amoureuse du plaisir jusqu’à la folie, mais amoureuse du plaisir distingué, elle avait conservé le ton de la noblesse française du xviiie siècle : un laisser-aller parfait avec des façons charmantes et une politesse exquise. Un peu fanfaronne de vice, d’incrédulité et de libéralisme, comme les gentilshommes de l’ancien régime, elle portait cependant dans sa manière de voir et de sentir je ne sais quel idéalisme platonicien que l’on chercherait vainement à la cour de Versailles, et qui trahit la lecture de Schiller. On y professait le mépris des distinctions sociales et le culte de la valeur personnelle : hommes de lettres et grands seigneurs, Israélites et acteurs s’y coudoyaient et s’y mêlaient sans cesse ; mais cette prétendue égalité cachait mal ce qu’il y avait d’aristocratique dans cette société et dans sa façon de comprendre le monde. Il n’aurait pu en être autrement, Une culture aussi exquise de l’esprit ne saurait jamais être