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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/835

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disant qu’elle est parlante à l’excès. Tous les muscles de ce maigre visage palpitent d’énergie, et au fond de ses yeux menaçans siège une redoutable mauvaise humeur que l’on pourrait prendre pour un trait caractéristique de l’âpreté génoise, si les photographies d’un célèbre homme d*état contemporain ne nous apprenaient qu’il est de tous les temps et de tous les pays :

Les anciens peintres allemands n’abondent pas à Rome ; mais parmi celles de leurs œuvres qui y ont été transportées, il en est deux que nous ne devons pas omettre, un Albert Durer, un Lucas Cranach. L’Albert Durer est un excellent petit tableau d’un sentiment plébéien très profond, qui fait partie de la galerie Barberini. Il représente Jésus disputant avec d’affreux docteurs, laids comme leur science et vieux comme leurs grimoires. C’est tout simplement le germe de la grande composition de Jordaëns que possède Mayence et que "nous avons décrite ici même, l’an dernier, en parlant des maîtres flamands. Plus important-est le Lucas Cranach, non tant par lui-même que par le hasard qui lui a donné Rome pour patrie d’adoption. Le séjour de Rome en fait comme le symbole d’une race étrangère, d’une autre âme, d’une autre poésie, d’un autre organisme charnel. Il fait partie de la galerie Borghèse et représente Vénus. Sous l’ombre opaque d’une forêt, les pieds dans une herbe épaisse et mouillée, se dresse, comme un fantôme diabolique, une grande femme nue aux chairs blanches, à la tête blonde coiffée d’une toque seigneuriale de velours. C’est un grand ver humain né de l’humidité de la terre, une fille de l’ombre et des solitudes verdoyantes. Est-ce du sang qui coule dans ses veines, ou n’est-ce pas plutôt la sève de la forêt ? Sur sa chair que le soleil n’a jamais dorée, les sources ont mis leur fraîcheur, et dans ses yeux habitués aux douceurs du clair-obscur luit un reflet froid comme celui de la lune. Ce n’est point la Vénus fille des ondes chaudes et brillantes, éclose dans l’air pur, sous un ciel éclatant ; c’est une Vénus fille de la terre froide et sombre, éclose au sein des brouillards, dans les antres profonds. C’est dame Vénus qui mène son sabbat dans les salles aux parois métalliques du Vénusberg, en compagnie des gnomes gardiens des mines et des esprits enfans du-mystère. C’est à croire que lorsque le chevalier Tannhäuser vint à Rome pour solliciter le pardon de ses péchés, il apporta avec lui, pour plaider en faveur de ses faiblesses, le portrait de sa maîtresse, et que ce portrait y est resté depuis lors. Cette Vénus de la galerie Borghèse, proche parente d’une certaine Eve du même Lucas Cranach, à la tribune des offices de Florence, fait le plus étrange contraste avec toutes ces figures brunes et violentes de l’Italie qui l’entourent, et, encore sorcière même en peinture, elle évêque par son aspect la vision subite d’une terre