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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/826

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exécutait ses instructions sans les discuter, et n’avait garde de se lancer dans ces visées de haute politique, fut plus étourdi que touché de ce flot de confidences qu’il n’avait rien fait pour s’attirer, car dans sa réponse, qui ne rejoignit le comte qu’à Paris, en lui faisant compliment sur son génie politique, il le rappelait avec une douce ironie au sentiment de leur condition, c’est-à-dire de leur impuissance commune. « Je n’entreprendrai pas, disait-il, de discuter avec vous sur le fond de l’opinion que vous embrassez et sur le système que vous vous êtes formé, étant persuadé que toutes les conséquences que vous en tirez sont justes, réfléchies, et tendent toutes à l’activité d’un système qui vous est connu, et pour la réussite duquel vous voulez préparer tous les moyens ; mais je serai assez hardi pour vous demander si vous êtes bien sûr que ce système soit conforme à la volonté du roi et aux nouvelles idées politiques qu’il s’est formées. Voilà un premier point dont il faut être bien assuré, et que je ne puis connaître qu’après que le ministre du roi m’aura fait savoir ses volontés… Autant il est sage à un ministre éclairé comme vous de mettre sous les yeux du roi un projet dont les objets sont aussi éloignés pour lui en faire connaître l’utilité ; autant est-il, je crois, de la prudence de ce ministre de ne pas l’adopter avec la même fermeté et constance que s’il lui était personnel. Je pense que le roi seul et les ministres, après avoir été informés du pour et du contre d’une affaire aussi délicate, peuvent décider sur le parti qui doit être suivi. Peut-être connaît-il déjà, et je n’en serais pas surpris, d’autres équilibres que celui que vous avez en vue, et peut-être ne se soucie-t-il pas de fonder de loin une faction ou un parti dont il ne fera jamais usage… Comme le roi connaît tous ces objets et que vous serez à portée de lui montrer la plus grande utilité de son service, il vous fera instruire de sa volonté, et en même temps me la fera savoir. Alors, sans entrer en discussion, s’il a choisi le bon ou le mauvais parti, je suivrai les instructions qu’il me fera donner… Ne croyez pas, je vous prie, que je veuille condamner votre façon de penser : je n’en connais pas assez toute l’étendue et les moyens de le faire valoir pour en décider [1]. »

L’humilité prudente du comte d’Estrées n’avait que trop aisément raison du patriotisme présomptueux de son collègue, et de deux esprits ainsi faits il n’était pas malaisé de deviner celui que préférerait toujours Louis XV ; mais où l’un sentait comme un citoyen et jugeait comme un homme d’état, l’autre pensait et parlait comme un serviteur.


A. DE BROGLIE.

  1. Le comte d’Estrées au comte de Broglie, Vienne, 2 décembre 1756. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)