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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/82

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REVUE DES DEUX MONDES.

intuition, divination, sentiment, pressentiment. Elle apercevait les choses, elle ne les analysait jamais. Tout à fait dégagée de préjugés religieux, elle avait horreur des blasphémateurs et des matérialistes, comme des déistes et des métaphysiciens du sens commun. « Ce sont pour moi couteaux tranchans quand je les entends parler si hardiment de Dieu, comme s’il s’agissait d’un conseiller à la cour. » Sa religion cependant, malgré son côté mystique, — elle admirait beaucoup Angélus Silésius et Saint-Martin, — sa religion n’obscurcissait jamais sa sereine et lumineuse intelligence. Cette nature de poète eut un incomparable bon sens. En cela comme en beaucoup de choses, elle ressemble singulièrement à Schopenhauer, qui, dirait-on, a mis en système la philosophie inconsciente de Rahel. Ses idées sur la coulpe humaine, sur la volonté dans la nature, sur la misère du pire des mondes possibles, sur la compassion enfin, source unique de la moralité, le philosophe semble les avoir dérobées à Rahel.

Secourable, bonne, active, lorsqu’il le fallait, malgré sa nature contemplative, pleine de pitié pour les déshérités de la terre, d’indulgence pour les égarés, de sympathie pour les humbles, Rahel n’avait que du mépris pour la médiocrité correcte, au point de vue de la morale comme au point de vue de la société et de l’intelligence, et elle montrait ce mépris au risque de heurter les gens. Jamais le qu’en dira-t-on ne la préoccupait. Personne n’était plus constant en amitié qu’elle, mais elle ne redoutait pas de se laisser mal juger en ne professant plus des affections qui s’étaient éteintes en elle. « Tout ne peut pourtant pas durer éternellement, » osait-elle penser et dire. C’est qu’elle ne vivait que dans et pour la vérité. La vérité, voilà en effet sa suprême loi, qu’elle respecta toujours- « Dans la grande et universelle misère du monde, dit-elle toute jeune, et elle resta fidèle à ce vœu, je me suis vouée tout entière à un seul dieu, et toutes les fois que j’ai été sauvée, c’est à lui que j’ai dû mon salut : ce dieu, c’est la vérité. »

À ce besoin du vrai se rattachait l’originalité de sa nature. Tous ceux qui l’ont connue sont d’accord sur ce point, et il suffit de lire une page d’elle pour trouver partout, à côté de son admirable franchise, cette personnalité non moins admirable. Les critiques, comme G. de Humboldt, aussi bien que les poètes, comme Jean-Paul, voient dans ces deux qualités les traits distinctifs de sa nature. Les sceptiques eux-mêmes en parlèrent comme les enthousiastes, tant était irrésistible le charme que par son originalité elle exerçait sur les natures les plus diverses.


« Vous avez vraiment l’ascendant des âmes fortes, lui écrivait jusqu’à