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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/815

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je ne sais que trop qu’il n’est pas formé… Si tout le monde y travaille et si l’on dérange aujourd’hui ce qui a été décidé la veille, comme cela est déjà arrivé depuis la crise où nous sommes, tout sera perdu ; le maître sera indignement servi, et tout honnête homme sera obligé de se retirer. C’est sur quoi votre altesse sérénissime peut compter de ma part. Ma vie et tout ce que j’ai au monde est au service de sa majesté, et dans quelque état que je puisse lui être utile, elle n’aura qu’à en disposer ; mais j’aimerais mieux renoncer à avoir jamais l’honneur de la servir en rien que d’être l’instrument de ce qui serait aussi nuisible à ses intérêts que déshonorant pour moi : j’ai souvent eu l’honneur de dire à votre altesse sérénissime que je n’étais pas propre aux démarches équivoques et entortillées. Elle ne manquera pas de sujets capables de bien jouer ce rôle, et elle fera très bien, si elle en a besoin, de les employer [1]. »

La lettre n’était pas encore expédiée lorsque le messager revint du camp prussien. Il ne rapportait pas le sauf-conduit attendu. On avait envoyé consulter sur la frontière de Bohême Frédéric lui-même, qui avait fait réponse que, si l’ambassadeur de France voulait pénétrer auprès du roi de Pologne, il devait prendre l’engagement de ne plus sortir de la place assiégée, mais que, le blocus existant, on ne pouvait lui accorder la facilité de le traverser à son gré. Dans la rigueur du droit, si on eût eu affaire à des belligérans véritables et à un siège régulier, la réserve eût été peut-être fondée ; mais il n’y avait en réalité ni guerre, puisqu’elle n’était pas déclarée, ni siège, puisque les communications n’étaient pas véritablement interrompues, et d’ailleurs il était trop étrange d’invoquer les principes les plus rigoureux du droit des gens au moment où on venait de fouler aux pieds les plus élémentaires. Le comte jugea que le temps des ménagemens était passé, et le 5 octobre au matin il se mit en route pour se rendre aux avant-postes prussiens. Le temps pressait, car le bruit circulait déjà qu’un premier engagement avait eu lieu en Bohême entre les deux armées en présence, et que le succès en avait été favorable aux armes prussiennes. Arrivé en vue de Sedlitz, il fut abordé par un officier de dragons du régiment de Wurtemberg qui lui demanda son nom, ses qualités et le but de son voyage. Satisfait sur toutes ces questions, l’officier déclara qu’il ne pouvait lui laisser faire un pas de plus avant d’avoir pris les ordres du margrave. Une garde fut placée à la tête des chevaux, et deux heures durant l’ambassadeur attendit dans sa voiture que le margrave eût été prévenu. Celui-ci arriva enfin très troublé et suppliant l’ambassadeur de ne pas insister contre les ordres exprès du roi. Après

  1. Le comte de Broglie au prince de Conti, 7-27 septembre, 4-13 octobre 1756, passim. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)