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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/810

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loup contre l’agneau, je ne crois pas que jamais la force ait parlé avec un tel mélange de cynisme et de pédanterie le langage du droit. En tête des pièces probantes, figure effectivement un traité de partage éventuel de certaines provinces prussiennes conclu par le roi Auguste avec les deux cours impériales ; mais ce traité remonte à 1745, au moment où la guerre était générale en Europe, et où le roi de Prusse lui-même traversait en belligérant le territoire saxon. L’auteur néglige de dire que depuis lors un petit événement, était intervenu, à savoir la paix d’Aix-la-Chapelle, qui, rétablissant en Europe un nouvel équilibre, avait mis à néant toutes les transactions précédentes. Suit un article secret d’un autre traité, celui de Saint-Pétersbourg, également antérieur à la paix d’Aix-la-Chapelle, renouvelé, il est vrai, après la conclusion de ce grand acte européen, et où le roi de Prusse est également fort malmené ; mais, outre que les mesures prévues dans cet article sont purement défensives et calculées en vue de répondre à la chance d’une agression prussienne, il est constaté par le mémoire lui-même que les cours d’Autriche et de Russie seules y prirent part, et que la Saxe refusa constamment d’y adhérer. Tout le reste est de moindre valeur encore : ce sont des extraits de dépêches relatant de mauvais propos tenus sur le compte de Frédéric, des craintes exprimées sur son ambition future par les envoyés de Saxe à Vienne ou à Saint-Pétersbourg. En vérité, s’il suffît de pareils griefs subrepticement surpris dans des correspondances interceptées pour justifier une invasion armée en pleine paix et sans déclaration de guerre, on peut hardiment affirmer qu’il n’y a pas un jour ni une heure où chaque puissance d’Europe ne soit en aussi bon droit d’entrer en armes chez son voisin.

Quoi qu’il en soit, le mémoire, ainsi rédigé en peu d’heures, fut promptement expédié à toutes les cours d’Europe, pour être ensuite inséré dans toutes les gazettes, et avec un public moins habitué que le nôtre aux communications diplomatiques ce tissu d’anachronismes et de mensonges était assez bien calculé pour faire sensation. Il faut même que le calcul ait été encore meilleur que Frédéric ne l’espérait, car, grâce aux commentaires des flatteurs à gage qu’il trouva parmi ses confrères en philosophie, grâce aussi aux connivences criminelles que l’histoire a trop souvent pour le génie et pour la fortune, la postérité elle-même s’y est laissé prendre. Vous lirez dans tous les historiens de la guerre de sept ans, et principalement dans les historiens français (si singulièrement indulgens pour l’ennemi de leur patrie), que les découvertes faites dans les archives saxonnes justifièrent pleinement Frédéric d’être tombé par guet-apens sur un prince inoffensif, d’avoir mis son argent dans ses poches et levé la main sur sa femme. Il reste à se demander si