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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/807

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mettait plus aucune confiance. L’irrésolution du prince, ses craintes puériles de tous les projets qui pouvaient servir la maison de Saxe, tous ces indices d’un égoïsme vulgaire avaient de quoi décourager. Aussi le comte, tout en lui faisant un rapport succinct des événemens, ne lui parlait plus que sur un ton de déférence ironique qui cachait mal l’irritation. « Votre altesse sérénissime, lui disait-il avec une indifférence apparente, fera facilement les réflexions que les événemens actuels ne peuvent manquer d’occasionner. Tout ce que je puis lui dire, c’est que la cour de Saxe est dans une triste situation… On peut de là conclure, à la vérité, que cela est une sûreté de plus que le prince royal ne pourra pas prétendre à la succession du trône de Pologne. J’avoue que je ne crois pas que cela fasse un grand changement sur cet objet, et je pense qu’en tout, pour les intérêts de sa majesté, j’aimerais mieux que dans ce moment-ci on eût mis la Saxe en état de jouer un autre rôle. 40,000 hommes de plus dans notre alliance ne nous feraient pas de mal… Quant à la Pologne, Dieu veuille qu’en notre absence il n’y passe pas mauvaise compagnie. Cela est très apparent, et il eût été bien nécessaire de le prévoir pour l’empêcher… » Puis, revenant en peu de mots aux idées qu’il avait tant de fois développées sans succès, « tout cela, disait-il, eût été admirable il y a six mois, et est encore possible aujourd’hui, bien que plus difficile… » D’ailleurs, ajoutait-il, c’était de Vienne, du centre même de l’alliance nouvelle, non de Dresde ou de Varsovie, qu’un tel plan de politique générale pouvait être dirigé. Si on y donnait suite, c’était à Vienne qu’il fallait envoyer celui qui, l’ayant conçu, pouvait seul l’exécuter. « Telles sont mes idées ; mais j’ai lieu de penser que votre altesse sérénissime ne regarde pas l’objet sous le même aspect [1]. » Il eût été difficile de signifier plus clairement au prince qu’il était pressé de quitter son service pour n’appartenir qu’au bien de l’état, et qu’il se sentait aussi las d’intrigue et de mystère qu’avide d’action et d’éclat.

Le temps qu’employait si bien l’ambassadeur, Frédéric, on le peut penser, n’était pas d’humeur à le perdre. La manœuvre inattendue de la cour saxonne l’avait pourtant visiblement déconcerté. Sa marche, si impétueuse la veille, devint hésitante. Trois semaines durant, trois précieuses semaines du mois de septembre, les dernières de la belle saison, il piétina, pour ainsi dire, en Saxe, ne prenant son parti ni d’avancer ni de reculer, et n’osant pas approcher de la capitale. De légers, mais sûrs indices, trahissaient son irrésolution. Un jour, il arrêtait les courriers du comte de Broglie et les faisait

  1. Le comte de Broglie au prince de Conti, 29 août, 14 et 27 septembre 1756. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)