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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/80

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REVUE DES DEUX MONDES.

sévères pour le jeune gentilhomme qui l’avait abandonnée. « Je ne pourrais supporter l’idée, dit l’une d’elles, que cette âme plate fût chargée du crime d’avoir détruit le riche cœur de Rahel. » — « Son cœur ressemble à une montre d’enfant, disait l’autre ; elle a le cadran, mais elle ne marche pas. » Le monde au contraire trouva la chose fort naturelle. Qui ne sait qu’en ces occasions le vulgaire prend sa revanche sur l’aristocratie de l’âme ? Il accable le génie quand celui-ci, sur l’ordre du dieu, brise, non sans y laisser des lambeaux saignans de sa chair, les liens qui l’auraient empêché de prendre son essor ; mais, s’il n’a pas assez de sévérité pour l’égoïsme de Goethe rompant avec Frédérique, il trouve tout simple qu’un comte de Finkenstein sacrifie une Rahel aux préjugés nobiliaires de ses sœurs. Varnhagen lut encore en 1807 les lettres et le journal, disparus aujourd’hui, où Rahel avait exhalé sa douleur : ce fut la lecture la plus émouvante qu’il eût jamais faite. « Telles doivent avoir été, dit-il, les fameuses lettres de Jean-Jacques à Mme d’Houdetot. » On voit que Rahel avait quelque sujet d’écrire un jour à Mme de Fouqué : « On ne saurait imaginer une jeunesse plus tourmentée que la mienne. On ne peut avoir été plus malade en tout sens, ni plus proche de la démence, et j’ai aimé. »

Des amis lui proposèrent un mariage de raison. Elle s’y refusa, mais sans emphase :


« Je ne puis me marier, car je ne sais pas mentir. Ne croyez pas que j’en sois fière, je ne sais pas, comme on ne sait pas jouer de la flûte. Autrement je le ferais à présent. Je prendrais pour tâche et pour plan de ma vie de rendre heureux un homme qui m’aimerait de toutes ses forces et que ma seule présence rendrait déjà heureux ; mais je ne puis gagner sur moi de lui donner des témoignages d’affection. La chose ne va donc pas… Il y aurait bien encore une façon suivant laquelle je pourrais me marier : si j’étais tout à fait indifférente à l’homme qui me choisirait, s’il conservait toute sa liberté et que sa personne me convînt. Je le sens et le sais clairement. Il ne faudrait pourtant pas qu’il eût des préjugés ; autrement je n’y tiendrais pas. Je veux bien être vertueuse, — ne le suis-je pas déjà ? et suis-je faite pour ne l’être pas ? — seulement il ne faudrait pas qu’un sot mari pût me forcer à mentir et à paraître l’admirer. Il faut que je puisse toujours dire ce que je veux. »


Le cœur ne pouvant se satisfaire, elle se rejeta violemment du côté de l’esprit. Elle avait beaucoup lu sans avoir rien appris méthodiquement. Jamais il n’y eut femme moins bas-bleu que cette personne qui savait tant de choses et qui vécut dans l’intimité des écrivains les plus illustres de son temps. Elle ne dut pas même son éducation au commerce des hommes distingués, comme cela est le cas de la plupart des femmes vraiment supérieures, car elle ne fré-