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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/794

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Trois semaines n’étaient pas écoulées que ce cauchemar était devenu une menaçante réalité. Toutes les prévisions du comte de Broglie se réalisaient à point nommé l’une après l’autre avec une effrayante célérité. A peine le traité de Versailles était-il publié, et le public européen n’avait pas eu encore le temps de se remettre de cette surprise, que l’Autriche levait des soldats et les massait sur la frontière de Bohême, comme si elle eût dû entrer en campagne dès le lendemain ; la Prusse répondait à ces menaces ou plutôt les devançait par des arméniens tout pareils en Silésie et le long de la frontière de Saxe. Enfin la Russie ne faisait pas attendre sa voix dans ce concert, et garnissait de troupes toutes les provinces voisines de la Pologne. Les patriotes polonais, beaucoup plus ennemis de la Russie encore qu’amis de la France, accouraient à Varsovie chez M. Durand, ou écrivaient à Dresde à l’ambassadeur pour demander quel sort leur était réservé, et si la France les sacrifiait à ses nouvelles amitiés. Leurs craintes redoublèrent lorsqu’ils apprirent successivement que la Russie, un instant incertaine entre ses deux anciennes alliées, prenait décidément parti contre l’Angleterre et pour l’Autriche, que le ministre britannique à cette cour (notre ancienne connaissance le chevalier Williams) quittait Pétersbourg en pleine déroute, puisque la France y envoyait un nouveau ministre, Anglais de naissance, mais catholique et réfugié, le chevalier Douglas, dont le seul titre à cette haute faveur était d’avoir su dans un voyage précédent captiver les bonnes grâces de l’impératrice Elisabeth. Cette recherche de politesse alarmait justement les patriotes, car, si la France voulait plaire à Pétersbourg, quel moyen pour elle de rester à Varsovie patronne des libertés publiques ? Des inquiétudes du même genre, bien que moins explicitement avouées, se trahissaient dans le conseil du roi Auguste, qui, ne sachant de quel côté se tourner, mais se sentant à découvert sur le chemin de toutes les armées, se demandait avec trouble ce qu’il aurait à faire, si l’une des puissances dont le conflit était imminent réclamait passage sur le territoire d’un de ses deux états. Jour par jour, le comte de Broglie informa le ministère français de l’angoisse et de l’urgence de cette situation. Il envoyait courrier sur courrier à M. de Rouillé pour le prévenir que du train dont les choses marchaient sous ses yeux, la Prusse pourrait être à Dresde, l’Autriche en Silésie, ou la Russie à Varsovie, avant que la France eût le temps de la réflexion. Il conjurait qu’on lui fît connaître au moins quel langage il devait tenir. Ces avis comme ces prières restaient habituellement sans réponse, toujours sans effet. M. de Rouillé opposait à tout une réserve pédante et une incrédulité béate. Il ne sortait pas de ce bel argument que, le traité de Versailles étant purement défensif, la guerre n’en pouvait découler que par le fait du roi de Prusse, à qui on ne