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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/787

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cet événement, prétendant qu’il fera peu d’impression sur sa cour, vu qu’elle n’a jamais voulu porter la guerre sur le continent. » — « Ne témoignez aucun mécontentement, écrivait-il lui-même à M. Durand, nouveau résident de France à Varsovie, de ce que vient de faire le roi de Prusse ; posez-vous au contraire vis-à-vis des Polonais comme si ce n’était qu’une conséquence des projets que nous avons formés, qui ne tendent pas à entrer en Allemagne, et que notre allié a voulu également se garantir d’y voir entrer d’autres troupes. Il faut encore supposer que nous avons consenti d’autant plus volontiers à cet arrangement qu’il remplit à coup sûr l’objet de préserver la Pologne du passage des troupes russes. Après avoir fait cette confidence avec quelque dextérité, il faut ajouter que, malgré cette assurance, il ne convient pas de perdre de vue tout projet de confédération, parce que la Russie pourrait fournir une occasion à la Pologne de se venger de toutes les insultes qu’elle a reçues, si elle prenait le parti de faire un transport de troupes considérable en Angleterre,… et si la Porte se déterminait à profiter d’une circonstance aussi favorable ; il faut parler sur ce sujet en oracle, c’est-à-dire ambigument et d’une façon qui ne nous compromette pas, et qui nous mette en même temps à portée de juger le plus positivement qu’il sera possible la disposition de nos amis [1]. »

M. Durand, qui était un très bon agent, doué d’un excellent esprit politique, trouva pourtant la dissimulation un peu forte et le rôle d’oracle difficile à garder, surtout en présence d’un événement qui parlait si clair. « Il s’élève, répondit-il à l’ambassadeur avec beaucoup de sens, à chaque événement un cri général qui détermine le jugement des gens les plus bornés. Vouloir l’étouffer serait faire, selon moi, des efforts inutiles ; il ne faut songer qu’à diminuer l’impression qui, allant toujours au-delà de ce qu’elle devrait être, perd de sa force avec le temps. C’est ce qui ne m’a point porté à donner comme notre ouvrage le traité du roi de Prusse avec l’Angleterre ; mais je n’ai pas laissé que d’insinuer que nous en avons eu quelque connaissance, et que ce traité, devant produire la tranquillité du nord, ôte à la cour de Vienne le seul motif qu’elle pouvait avoir de prendre part à la querelle de l’Angleterre, et indispose cette, puissance, qui voit ainsi consolider la possession au roi de Prusse de la Silésie [2]. » M. Durand n’avait que trop raison. Personne ne se laissa prendre ni au contentement excessif que simulait l’ambassadeur, ni même aux raisonnemens plus mesurés, mais tout aussi peu vraisemblables, du résident, d’autant plus qu’à ce même moment à

  1. Le comte de Broglie à M. Durand, 4 février 1756. (Correspondance officielle, ministère. des affaires étrangères.)
  2. M. Durand au comte de Broglie, 28 février 1756. (Dépêche officielle, ministère des affaires étrangères.)