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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/783

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cependant après réflexion il s’était expliqué la réserve du prince par la crainte de mettre le roi de Prusse dans la confidence du plan secret, projet d’ambition monarchique auquel aucun souverain étranger ne pouvait s’intéresser bien vivement. Plus tard, lorsque son bonheur et son habileté eurent rétabli et placé très haut, comme on l’a vu, la situation de la France en Pologne, ce fut chez le ministre de Prusse que le comte de Broglie commença d’apercevoir des traces évidentes de jalousie et de mauvaise humeur, sentimens d’autant plus dignes de remarque que, comme ils étaient étrangers au caractère de l’envoyé lui-même, on ne pouvait y voir que le reflet de ceux de son souverain. L’idée d’un traité d’alliance entre les cours de France et de Saxe, ce plan favori du comte, paraissait surtout causer un assez vif déplaisir à Berlin. Loin d’y trouver lui-même la possibilité d’acquérir un allié de plus, Frédéric ne semblait y voir qu’un moyen pour la France d’acquérir à ses dépens une influence dangereuse en Allemagne. La première fois qu’on lui en parla, il répondit sèchement que, le roi de Pologne n’ayant jamais eu que de mauvais procédés à son égard, ce serait un manque d’amitié de la part de la France que de s’allier avec un prince si mal disposé pour lui. Il y eut même à ce sujet une explication assez vive entre les deux envoyés, presque au lendemain du retour du comte de Broglie à Dresde, et M. de Maltzahn s’échappa jusqu’à dire que, si ce traité se concluait, cela seul pourrait mettre en péril celui qui était à renouveler entre la France et son maître. Le comte de Broglie bondit à cette parole et la releva avec hauteur.

« J’ai cru devoir lui répondre, écrivait-il le lendemain au ministre, qu’un pareil propos, qu’il n’était pas sans doute chargé de me tenir, ne tirait à nulle conséquence entre lui et moi par l’habitude où nous étions de parler souvent plutôt comme des amis que comme des ministres, mais que par cette même raison, je ne pouvais pas me dispenser de lui dire qu’un tel langage serait bien déplacé, s’il était tenu avec l’intention qu’on l’entendît dans toute son étendue, et que l’intérêt que je prenais à nos deux puissances me faisait désirer bien véritablement que M. de Kniphausen (l’envoyé de Prusse à Paris) ne hasardât pas vis-à-vis de nous une phrase de cette nature. Je l’ai prié ensuite de me dire avec sa confiance ordinaire à quel titre le roi de Prusse croyait pouvoir gêner le roi dans ses alliances, lorsqu’elles ne portaient rien de contraire à ses intérêts particuliers. Je lui ai fait sentir que des conditions aussi dures pouvaient même le paraître à un allié inférieur, qu’en réfléchissant il devait comprendre combien il serait extraordinaire de les dicter à un prince qui ne pouvait être dans la dépendance de personne. J’ai ajouté à ces raisons générales, auxquelles j’ai tâché de donner la tournure noble et ferme dont elles sont susceptibles, j’ai ajouté,