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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/78

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REVUE DES DEUX MONDES.

Toutefois Rahel n’est pas tout entière dans ses lettres et dans ses entretiens. Sa vie a exercé une influence autour d’elle. En disant qui elle hantait, peut-être comprendrons-nous qui elle était ; en étudiant son temps, nous finirons par savoir quelle était la personne en qui ce temps s’est incarné. La véritable apogée de Rahel doit se placer dans les premières années du règne de Frédéric-Guillaume III (1797-1806). Ce n’est qu’en ce moment que le papillon sortit de la chrysalide. Plus tard, elle ne semble plus être que le souvenir vivant d’une époque qui n’est plus, un anachronisme charmant, mais un anachronisme. On a toujours étudié la Rahel de la restauration, Rahel vieillissant ; nous voudrions la montrer jeune, dans le milieu pour lequel elle semblait faite, et qu’à bien regarder elle avait fait elle-même. Un historien l’appelle avec justesse le chœur du grand drame qui se jouait alors. Ce drame fut celui du xviiie siècle allemand, qui déjà pressentait sa fin prochaine, et qui, assombri par ce pressentiment, cherchait l’oubli en s’étourdissant. Iéna devait être pour l’Allemagne ce que 93 avait été pour la France. Personne ne représente mieux que Rahel ce temps singulier qui précéda l’effondrement de la monarchie de Frédéric II. Juive et Prussienne, ne vivant qu’en dedans et ne voyant dans les grands événemens de l’époque qu’un spectacle ou un sujet d’études psychologiques, honnête femme s’il en fut, et pourtant d’une tolérance morale qui choquerait nos mœurs d’aujourd’hui, aristocrate en ses goûts intellectuels et embrassant l’humanité entière de sa bonté, Rahel réunit en elle toutes les contradictions de son temps.

Rahel Lévin (née en 1771) n’avait que vingt-six ans quand elle commença de devenir le centre du monde intelligent de Berlin. Sa vie n’avait été jusque-là qu’une longue souffrance. D’une excessive irritabilité nerveuse, il semble qu’elle ait eu de la peine à s’assurer l’existence. Grâce à l’élasticité de sa nature, elle eut le dessus dans cette lutte à mort ; mais ce fut pour rester toute sa vie « un baromètre souffrant. » « Il suffit que l’air soit trop dense ou trop rare, trop chaud ou trop froid, pour que je sois malade, dit-elle ; je le suis bien plus encore de la moindre émotion ; la sensitivité ne saurait aller au-delà. » Jusqu’à la fin de sa vie, elle place à côté de la date de ses lettres une description détaillée de la température.

Elle était née Juive, et même après sa conversion, qui eut lieu très tard, elle ressentit toujours vivement cette disgrâce du sort. Il lui semblait, écrit-elle à l’âge de vingt-trois ans à son ami Veit, qu’au moment d’être jetée en ce monde, un être surnaturel eût plongé un poignard dans son cœur, et, en la comblant de tous les dons, les eût tous paralysés en la faisant naître Juive. Encore quatorze ans plus tard elle poussait le même cri de douleur : « ce que j’ai ? c’est que j’ai conscience de n’avoir jamais failli, jamais agi