Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/776

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


deux documens aussi peu dignes l’un que l’autre d’une foi complète, et qui ont de plus l’inconvénient de s’accorder assez mal ensemble.

On connaît la narration de Duclos, qui a fait fortune par un tour piquant et une certaine saveur de scandale. Suivant ce bel esprit, que sa qualité de philosophe épris des droits de l’homme n’empêchait pas d’être historiographe de cour, dans la rupture survenue entre la France et la Prusse, tous les torts furent du côté de la France, et provinrent d’une source aussi impure que méprisable. Au premier bruit du conflit élevé dans le Nouveau-Monde entre les marines anglaise et française, Frédéric, en loyal exécuteur des traités qui le liaient envers nous, fit offrir son concours armé par l’intermédiaire de son ambassadeur à Paris. Il assurait que l’Autriche était de son côté toute prête à venir en aide à l’Angleterre, et proposait de devancer l’intervention des troupes impériales en entrant lui-même en Bohême à la tête de 100,000 hommes. Ce fut le gouvernement français qui déclina cette offre empressée, par le motif ou plutôt sous le prétexte qu’il voulait conserver à la guerre un caractère exclusivement maritime et maintenir aussi longtemps que possible la paix sur le continent. En réalité, ce refus était dicté, assure Duclos, par la vanité de la marquise de Pompadour. Cette courtisane ne pouvait pardonner à Frédéric les plaisanteries cyniques qui, parties de Potsdam, avaient circulé dans toute l’Europe sur son compte. Un habile diplomate autrichien, le comte de Kaunitz, momentanément envoyé à Paris comme ambassadeur, s’était aperçu de cette irritation et n’avait négligé aucun art pour l’envenimer, surtout par le contraste, en comblant lui-même la favorite d’hommages empressés. De retour à Vienne, où il était appelé au poste de premier ministre (qu’il devait garder quarante années), M. de Kaunitz eut soin d’enseigner à sa maîtresse par quelle porte basse on pouvait pénétrer jusqu’au cœur du roi de France. Marie-Thérèse était toujours ulcérée de s’être vue contrainte à céder, par la paix à Aix-la-Chapelle, une des plus belles provinces de sa couronne à un ancien vassal de l’empire. Elle ne rêvait que représailles et vengeance contre Frédéric. Toute la politique était concentrée pour elle dans la passion de recouvrer la Silésie. Elle embrassa donc avidement le dessein de priver à tout prix le roi de Prusse du puissant concours de la France. Ce désir devint si fort chez la dévote princesse, qu’il triompha de l’orgueil du rang comme des scrupules de la conscience. Elle ne dédaigna pas d’écrire de sa main un billet flatteur À la petite bourgeoise que l’adultère avait placée si près du trône., et lit offrir à la France par ce fâcheux intermédiaire un traité d’alliance offensive et défensive.

C’est cette proposition que préféra Mme de Pompadour à l’offre presque simultanée du roi de Prusse, abandonnant ainsi une vieille et solide amitié pour une aventure perfide et précaire. La nouvelle