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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/762

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mots à travers le tumulte, et il a vivement soutenu cet indigne assaut ; à la séance suivante, on a étouffé sa voix, on l’a couvert d’outrages, et il a été réduit à se retirer sans pouvoir vaincre cette tapageuse cohue amassée contre un seul homme. Sans douté il ne faut pas toujours attacher une importance extrême à ces petites séditions d’amphithéâtre, et il peut même y avoir quelquefois des susceptibilités généreuses dans ces effervescences de jeunesse auxquelles il faut laisser le temps de s’évaporer. Encore faudrait-il que ces manifestations ne fussent pas une grossière violence, qu’elles eussent au moins une apparence de prétexte sérieux. Franchement c’est là une triste campagne qu’on voudrait voir désavouée par la jeunesse des écoles, et que les étudians, si ce sont toutefois des étudians qui ont fait cette équipée, n’auront aucune raison d’inscrire sur leurs états de services quand ils seront notaires ou médecins dans leurs villages.

Ainsi voilà un homme qui pendant des années s’est distingué par le mérite de son enseignement, qui a été un des plus actifs promoteurs du mouvement libéral contemporain, qui a peut-être appris à ceux qui l’insultent le mot de liberté, et il n’est pas même garanti par son passé, par son talent ! Un jour où il veut remonter dans sa chaire de professeur, il est arrêté au passage par l’invective, il reçoit des gros sous, il est harcelé, poursuivi dans son indépendance, dans sa carrière, jusque dans ses candidatures libérales d’autrefois. Et pourquoi tout ce bruit ? Ah ! nous avions oublié de le dire, parce que M. Laboulaye a voté pour le plébiscite, parce qu’il a engagé avec une courageuse franchise ses concitoyens à voter comme lui. Après cela, M. Laboulaye méritait sans aucune espèce de doute d’être condamné et d’être pour le moins envoyé au sénat ! Ces étranges défenseurs de la liberté ne pouvaient supporter ce révoltant abus de la liberté d’autrui. Eux, ils avaient le droit de décider dans leur jeune barbe comment on devait se prononcer dans l’affaire du plébiscite ; M. Laboulaye n’avait évidemment pas ce droit, on le lui a bien prouvé, de sorte que nous voici amenés à une extension tout à fait particulière et nouvelle du mandat impératif. M. Rochefort s’était engagé à venir s’informer chaque jour auprès de ses électeurs de Belleville comment il devait voter au corps législatif ; maintenant, dans les occasions de quelque importance, un professeur vieilli dans l’étude des problèmes politiques ne devra pas manquer d’aller demander à ses jeunes auditeurs des écoles quelle opinion il doit avoir, quel vote il peut émettre, et, s’il a le malheur de ne pas se conformer à la consultation, d’avoir ses idées à lui, il sera sifflé, hué, conspué, jusqu’à ce qu’un mouvement de fierté l’éloigné de cette chaire, livrée à l’injure des tapageurs. C’est ce qui arrive aujourd’hui. M. Laboulaye a renoncé à continuer son cours, et, pour expliquer sa résolution, il vient d’écrire une lettre empreinte d’une dignité triste ; il a fait