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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/758

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vant le corps législatif. Ce qui est le plus utile au cabinet actuel, ce qui fait sa force ou sa sécurité, ce qui le conduira sans doute jusqu’à la prochaine session, le sait-on bien ? C’est la guerre plus ou moins déguisée que lui fait une partie de la droite. La droite, elle aussi, est impatiente de recueillir les fruits d’une victoire qu’elle s’attribue, et elle ne demanderait pas mieux que d’écarter M. Émile Ollivier comme un intrus qui a fait son temps, qui ne sait pas se servir de ce prodigieux succès du plébiscite, qui émousse le sens conservateur du grand vote par ses fantaisies libérales. C’est précisément ce qui fait la force de M. Émile Ollivier, et on peut le voir aisément, toutes les fois que cette tactique se dévoile dans quelque incident parlementaire, le cabinet du 2 janvier, devenu le cabinet du 15 mai, est aussitôt raffermi. La tentative n’est même pas poussée jusqu’au bout, et tout finit par un vote d’unanimité, car la droite veut bien faire de la stratégie autour du pouvoir, essayer de surprendre le ministère ; elle ne veut pas le provoquer d’une façon trop directe et aller au-devant d’un décret de dissolution par lequel le gouvernement pourrait l’arrêter.

Tout est là. Le ministère garde une certaine force parce qu’il est nécessaire pour le moment, parce qu’il serait assurément difficile de le remplacer, parce que malgré tout, tel qu’il est, il apparaît encore aux yeux du pays comme l’image survivante du mouvement libéral qui nous a conduits au point où nous sommes. La droite est faible parce que malgré toutes ses protestations de libéralisme et tous ses efforts elle inspire encore les plus profondes défiances à l’opinion, qui ne verrait certainement dans un ministère de cette couleur qu’une menace de réaction nouvelle. Quant à la gauche, elle en est à panser sa blessure, à revenir de son étourdissement et à reconnaître la situation réelle que lui a faite le plébiscite. Ce qu’il y a de plus évident, c’est que pour tout le monde aujourd’hui, pour tous les partis, pour ceux qui se disputent la victoire du 8 mai comme pour ceux qui ont été vaincus, il y a une véritable indécision morale, une fatigue dont les langueurs du corps législatif offrent la singulière image, et pour tout le monde aussi apparaît la nécessité de retrouver sa voie, de se réorganiser, de se reconstituer sur le terrain nouveau que les événemens ont créé, où le pays lui-même, par son vote, vient de donner rendez-vous à toutes les bonnes volontés intelligentes et sincères.

Cette réorganisation des partis, ou pour mieux dire des forces politiques de la France, c’est la condition même du développement régulier de toutes les libertés. La gauche saura-t-elle saisir cette occasion ? Elle a été battue, cela n’est pas douteux, elle a eu des déceptions cruelles, elle s’était fait des illusions qu’elle expie un peu durement. Elle avait conçu un instant des espérances qu’elle arborait d’une façon par trop flamboyante, puis elle est passée à un découragement profond. Les espé-