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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/755

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ressorts politiques ordinaires, il a déprimé jusqu’à un certain point toutes les situations, et il a produit cette confusion où vainqueurs et vaincus en sont à se débattre, à se reconnaître avant de retrouver leur chemin, les uns presque embarrassés de leur triomphe, les autres disputant avec leur défaite et dévorant leur mécompte. C’est l’effet inévitable de ces expédiens extrêmes, démesurés, qui échappent à toutes les conditions régulières, qui déplacent toutes les questions, toutes les responsabilités, et qui, en paraissant créer une force irrésistible, affaiblissent réellement, oppriment ceux qui sont chargés de conduire les affaires courantes d’un pays. On se croit plus fort, on l’est peut-être un jour ou du moins on paraît l’être, et en définitive on fléchit soi-même sous le poids de cette puissance mystérieuse qu’on vient d’évoquer ; on se laisse griser par la victoire et l’on perd le sens naturel des choses. Le gouvernement en est là aujourd’hui, on le dirait ; il est arrivé à ce lendemain du plébiscite où les difficultés devaient fatalement renaître pour lui. Il a eu sans contredit un éclatant succès ; chose curieuse cependant, depuis le plébiscite, il n’est plus aussi heureux, et il semble reperdre en détail ce qu’il avait gagné d’un seul coup. Le cabinet s’est reconstitué ou complété, et nous ne voulons pas dire que les nouveaux ministres, M. le duc de Gramont, M. Mége, M. Plichon, ne soient pas aussi bien placés que d’autres au pouvoir ; mais enfin est-ce là ce qui peut rehausser le prestige, l’autorité d’un gouvernement ? Quelques jours nous séparent à peine du grand vote, et déjà le ministère a trouvé le moyen de multiplier les gaucheries, de se faire des querelles intimes avec le sénat, avec le conseil d’état, avec le corps législatif lui-même. M. le garde des sceaux ne paraît pas s’inquiéter de si peu. M. Émile Ollivier, qui plus que jamais est le chef du cabinet, et qui se considère assurément comme tel, a oublié tout à fait, dit-on, les anxiétés qu’il ressentait le soir du 8 mai, lorsqu’il ne recevait encore que les votes peu rassurans de quelques-unes des plus grandes villes de France. Aujourd’hui tout cela est passé, il à conquis le pays à sa politique, c’est lui qui a tout fait, il n’a jamais Ou la moindre inquiétude à aucun instant. Si M. Émile Ollivier a perdu le souvenir de cette honnête émotion du combat, c’est fâcheux, et c’est presque inquiétant. Quand on est un homme politique, on n’est pas déshonoré pour avoir eu peur en jouant les destinées d’un pays, pour avoir éprouvé cette crainte qui est le commencement de la sagesse, et dont le souvenir peut arrêter quelquefois au moment où l’on va commettre une faute.

C’est plus grave qu’on ne croit, c’est la question même du gouvernement personnifié aujourd’hui en M. Émile Ollivier. Certainement M. le garde des sceaux, par son caractère comme par sa position, est un des hommes qui inspirent les sentimens les plus complexes. Il attire par le talent, par cette ardeur de courage qui l’entraîne, par une sincérité