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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/712

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sinistre spectacle. Point d’excès en aucun sens, nulle exagération dans les moyens employés pour caractériser l’indifférence du factionnaire qui garde le condamné, ou la pitié mêlée de peur qu’éprouvent une jeune fille placée à gauche et vers le milieu de la scène une jeune mère portant son enfant dans ses bras. Tout est émouvant par la seule force de la vraisemblance, tout serre le cœur par l’image sans merci de la réalité ; mais, si effroyable qu’elle soit, cette réalité garde sa proportion et sa mesure, les formes qui la reproduisent sont en rapport exact avec ce qu’il y a dans un pareil sujet d’énergie farouche et concentrée. L’exécution, très simple, se réduisant même dans certaines parties à des indications de dessin et de modelé sommaires, procède d’un sentiment profondément judicieux et d’une science ferme sous des apparences faciles. Le coloris est d’une intensité sourde, d’une harmonie étouffée, d’une vigueur en quelque sorte silencieuse ; on dirait que les choses, comme les hommes, se taisent dans ce lieu de désolation et d’angoisse, et qu’en se glissant à peine par une étroite ouverture au fond du cachot, la lumière elle-même refuse d’apporter un simulacre de vie là où déjà tout appartient à la mort.

Et maintenant, si incontestable qu’en soit le mérite, une œuvre de cette espèce peut-elle être acceptée comme un bienfait ? La peinture a-t-elle le droit de demander ainsi des thèmes aux tragédies de cour d’assises, des inspirations à l’échafaud ? « L’art, écrivait Ingres, ne doit être que le beau et ne nous enseigner que le beau, » et il ajoutait : « Je ne proscris pas pour cela les effets de la pitié ou de la terreur, mais je les veux tels que les a rendus l’art d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide. » Assurément la poétique de M. Munkacsy est tout autre. Non-seulement, dans le tableau dont nous parlons, il n’a pas prétendu nous informer du beau ; mais, pour exprimer le terrible, il n’a pas craint de choisir ce qui implique le moins l’idée de la dignité, ce qui pouvait le plus complètement démentir les principes ou les traditions antiques. Il a voulu être dramatique à force ouverte, historien du fait sans réticence, peintre de la plus hideuse misère physique et morale sans aucune concession aux besoins mystérieux de notre âme, aux espérances ou aux consolations que l’art doit porter avec lui. En cela, il a méconnu les lois mêmes de la peinture, la principale fonction du talent, et nous n’hésitons pas, pour notre part, à réprouver un art qui, loin d’élever notre intelligence, tend à la confiner dans des émotions sans issue, dans les bas-fonds d’une tristesse poignante ou d’une épouvante stérile. Cette protestation une fois faite, comment ne pas reconnaître dans le tableau de M. Munkacsy les témoignages d’une rare vigueur, les preuves d’un talent aussi original que fortement trempé ? Il y a là, j’en conviens, une erreur grave,