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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/644

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REVUE DES DEUX MONDES.

homme éclairé que celui du dernier des paysans, la diffusion de l’instruction n’est plus seulement une nécessité économique, une nécessité morale ; elle devient une nécessité politique. Quand chaque citoyen détient une portion du pouvoir, il faut que chaque citoyen soit capable de l’exercer d’une manière éclairée, il faut qu’il se rende digne de son droit d’électeur.

Nous n’insisterons pas davantage sur des considérations qui s’imposent par elles-mêmes, et contre lesquelles aucune protestation n’oserait se produire. Nous sommes loin du temps où l’on redoutait de voir l’instruction se propager, où l’on regardait l’ignorance du peuple comme le meilleur auxiliaire d’un gouvernement. Tout le monde comprend aujourd’hui qu’avec le flot montant de la démocratie qui nous porte, il faut que le niveau de l’instruction s’élève et s’étende, si nous ne voulons être submergés par la barbarie. Seulement les uns croient trouver des ressources suffisantes dans la loi qui régit actuellement l’instruction primaire, d’autres ne voient au contraire de moyen de salut que dans l’adoption des mesures radicales qui rendraient l’instruction gratuite et obligatoire. Il en est d’autres enfin qui, tout en rejetant le principe de la gratuité absolue, croient qu’il importe d’établir dans nos lois l’obligation de cette instruction reconnue si nécessaire aux intérêts moraux et matériels d’un peuple.


I

Quel est donc, au point de vue de l’instruction populaire, l’état de la France, quelles sont les entraves qui en embarrassent la marche, et dans quelle voie doit-elle trouver un complet développement ? À Dieu ne plaise que nous voulions assombrir les couleurs du tableau ; l’état de l’instruction primaire est plus satisfaisant qu’on ne veut bien le dire généralement, et si nous n’avons pas encore pleinement atteint le but, nous sommes heureusement bien loin de cette barbarie qui serait l’écueil de nos sociétés démocratiques. Si l’on demande à grands cris des réformes, si l’on se préoccupe des progrès qu’il faut encore réaliser, c’est qu’en matière d’instruction on ne saurait se montrer trop exigeant, c’est qu’il faut prendre pour devise ces paroles de Lucain : nil actum reputans, si quid superesset agendum, et croire que rien n’est fait quand il reste encore quelque chose à faire. L’œuvre ne sera complète que lorsque tout Français saura lire et écrire, quand toute intelligence pourra se développer librement.

Ce but, à peu près atteint par la Suisse, la Prusse, la Suède et les États-Unis, nous n’y sommes pas encore arrivés, quoique de-