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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/60

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REVUE DES DEUX MONDES.

ne se trompait pas sur le changement qui s’opérait à son égard. Quoiqu’elle sût que sa lettre au sultan n’avait pas été envoyée, elle s’abstenait prudemment de provoquer une explication. Radzivil se préparait à retourner à Venise ; sa sœur était déjà partie, et ce départ avait été comme le signal de la dispersion. Il était temps que, pour devancer une rupture inévitable et dont l’éclat pourrait avoir un fâcheux retentissement, la princesse se décidât à faire une retraite honorable. Elle annonça, sans s’expliquer sur ses desseins, qu’elle allait partir pour Rome, où le pape venait de mourir. Martinelli consentit, sur les instances de Knorr, qui n’avait pas quitté Venise, à lui avancer une nouvelle somme ; Edouard Montague lui fit parvenir une lettre d’introduction auprès du chevalier Hamilton, ambassadeur d’Angleterre à Naples. Elle parlait de nouveau de se convertir. Domanski, Czarnowski et un jésuite nommé Chanecki, lequel comptait apparemment se faire honneur auprès du nouveau pape de la conversion d’une personne de cette qualité, restèrent seuls attachés à sa fortune. Hassan les prit à bord de sa felouque, et la petite troupe, accompagnée de plusieurs domestiques, débarqua, le 30 octobre 1774, dans le port de Barletta.


III.

L’ambassadeur d’Angleterre, sir William Hamilton, antiquaire, géologue, possesseur d’un riche cabinet de médailles et de vases, était alors une des célébrités de Naples, et sa maison hospitalière une des plus recherchées par les étrangers. Il n’était pas à cette époque l’époux de cette Emma Haste, si connue par les aventures et les désordres de sa vie, devenue dans la suite plus fameuse encore par sa liaison avec la reine Caroline, par ses amours publiques avec Horace Nelson, qui furent le scandale de l’Angleterre, et par l’âpreté à la vengeance qu’elle montra lors de la rentrée du roi Ferdinand IV, en 1799, après la chute de la république parthénopéenne. Il eût été curieux de voir en présence l’une de l’autre deux personnes telles que la favorite de Caroline et la fille d’Élisabeth Pétrovna, différentes d’humeur, inégales par l’intelligence, mais également douées pour la séduction, également rompues au mensonge et portant la même audace dans l’intrigue. La première femme d’Hamilton, déjà d’un certain âge, était une personne charmante et respectée, et quoiqu’elle se mourût alors de la poitrine, elle réunissait autour d’elle la fleur de la société napolitaine et des touristes. Elle accueillit la princesse à bras ouverts et la força d’accepter chez elle un appartement. L’intelligence de la princesse, ses manières exquises, sa beauté, sa naissance, dont le voile était à demi soulevé, produisirent