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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/597

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EXPLORATION DU MÉKONG.

sibles à la masse des consommateurs. Les Chinois prévoient et redoutent cette conséquence inévitable des traités imposés par nos armes. Abondamment pourvus par la nature des richesses les plus variées, n’éprouvant aucun besoin qu’ils ne puissent, largement satisfaire avec leurs propres ressources, avertis d’un autre côté par des démarches de plus en plus pressantes, quoique longtemps très humbles, du prix qu’attachaient les nations européennes à trafiquer avec eux, les Chinois ont obstinément refusé d’apporter dans leur législation commerciale des modifications dont ils n’attendaient aucun profit pour eux-mêmes. Cette législation reposait tout entière sur un système rigoureusement prohibitif, nullement destiné d’ailleurs à protéger l’industrie nationale contre les produits étrangers que cette race orgueilleuse tenait, a priori pour très inférieurs aux siens. Les économistes du Céleste-Empire entretenaient d’autres appréhensions et poursuivaient un autre but. L’empereur a toujours pris fort au sérieux vis-à-vis de ses sujets son double rôle de père et de mère. Il doit veiller du fond de son palais à leur bien-être et à leur repos. Non-seulement il s’associe par des jeûnes et des mortifications publiques aux malheurs qui les frappent, mais il est encore censé, dans une certaine mesure, responsable de ces fléaux qu’il n’a pas su détourner. Une famine locale ou même une simple disette, comme il s’en produit très souvent dans cette vaste contrée, où les communications lentes et difficiles sont entravées par d’innombrables douanes intérieures, suffit souvent à déterminer une révolte, si l’état n’intervient pas à temps en ouvrant ses greniers d’abondance.

Dans de telles conditions, en supposant assis sur le trône de Chine un empereur assez clairvoyant pour comprendre l’avantage définitif des réformes, on l’excuserait de reculer devant la période transitoire des souffrances que manquent rarement d’ouvrir les révolutions économiques, même les plus légitimes. Réserver aux consommateurs indigènes toute la production nationale, mettre ceux-ci à l’abri du renchérissement excessif de toutes les denrées, les préserver en même temps du contact jugé funeste des Européens, voilà ce que voulait par-dessus tout le gouvernement impérial. On sait comment la force a triomphé de ces résistances et fait taire ces scrupules. Par malheur, le premier acte de la lutte qui devait se dénouer plus tard sous les murs de Pékin, la guerre de 1840, fut un odieux attentat contre la morale, et les vieilles répugnances des Chinois à donner libre accès dans leurs ports aux navires européens ne tardèrent pas à se trouver justifiées par l’introduction