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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/595

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EXPLORATION DU MÉKONG.

bles, sont sillonnées par des flottes de jonques, des rives parfois dominées par des murailles rocheuses, formées le plus souvent par les dernières ondulations des montagnes, mais qui, vues du milieu du fleuve, semblent s’élever à peine au-dessus de son niveau, des maisons blanches ou rouges, des tours, des pagodes, des bourgades fortifiées, des champs en culture, incessans témoignages de l’activité humaine au sein d’une admirable nature, voilà le spectacle perpétuellement renouvelé que nous admirions tout le jour. Le soir, nous trouvions dans notre jonque elle-même un gîte que nous préférions aux auberges.

Tchon-king est une grande ville du Setchuen qui contient, dit-on, près d’un million d’habitans. Nous ne pouvions passer sans nous y arrêter devant un centre commercial aussi important. Cette cité populeuse est construite en amphithéâtre, heureuse disposition qui manque à la plupart des villes chinoises. Une grande quantité de jonques pavoisées, décorées de tous les insignes mandariniques, étaient mouillées devant l’escalier large et raide qui conduit des dernières rues jusque dans l’eau du fleuve. C’était le cortège bruyant qui ramenait dans son pays le corps du vice-roi du Setchuen, rencontre fatale, car nous aussi nous rapportions un cercueil plus difficile à faire respecter que nous-mêmes, et il y avait entre la pompe du convoi chinois et l’indigente simplicité du nôtre un contraste trop éclatant pour échapper à la perspicacité malveillante de la foule accumulée. Laissant quatre hommes armés à bord de la jonque funèbre, nous parvînmes après de grands efforts à nous frayer un passage jusqu’à l’hôtellerie la plus voisine. Là nous procédions paisiblement à une installation sommaire, dédaignant les clameurs du dehors, clameurs assourdissantes poussées par dix mille hommes, et qui semblaient un mélange confus de menaces et de huées, quand un de ces amis inconnus qu’ont faits aux Européens les saints travaux des missionnaires pénétra tout ému dans notre chambre. Selon le récit de ce chrétien, la populace, ne pouvant atteindre nos jonques, mouillées à quelques brasses du rivage, sur lequel elle affluait de tous les points de l’immense cité, se disposait à les lapider, et une lourde pierre lancée d’au milieu d’elle avait déjà profané l’humble bière du grand mandarin français. Nos hommes avaient répondu à cet acte d’agression brutale en mettant en joue la canaille, que la vue du canon des carabines fit hésiter. Notre messager volontaire ajouta qu’il s’était éloigné à ce moment, et qu’il était grand temps pour nous de prendre des mesures. Malgré des avis répétés, les mandarins persistaient à ne pas se montrer, nous n’avions à espérer d’eux aucun secours, et cependant le danger couru par les trois Annamites et le matelot français demeurés sur nos barques était peut-être devenu pressant. Trois d’entre nous s’élancèrent aussitôt