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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/588

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REVUE DES DEUX MONDES.

qui la déciment, se loge comme elle peut dans des huttes en terre ou dans les crevasses des rochers. Elle est portée par ses malheurs à voir des ennemis dans toutes les figures inconnues. Par excès de zèle, le mandarin de Tchao-tong nous avait imposé des corvéables qui devaient se relever dans tous les villages ; mais nous ne trouvions pas un hameau qui n’eût été déserté à notre approche, et il fallait alors se livrer à une véritable chasse à l’homme. Craignant d’être retenus de force et rendus furieux par cette appréhension, nos porteurs mettaient à cette odieuse besogne une ardeur excessive. Chacun poursuivait son remplaçant, nous l’amenait en triomphe et quelquefois meurtri de coups.

Les chemins sont bien tracés et largement ouverts ; il ne leur manque qu’un peu d’entretien. De vieilles femmes donnent çà et là quelques coups de pioche, et tendent la main aux voyageurs, qui profitent de leur travail volontaire, — ingénieux prétexte pour mendier, et aussi protestation utile contre la négligence des pouvoirs publics. La plupart de ces routes sont construites en corniche au-dessus des rivières et des torrens, affluens du Yang-tse-kiang, et traversent une région à laquelle l’aspect tourmenté des montagnes qui la hérissent imprime un cachet de beauté sévère. Certains gros bourgs ont la mine arrogante de nos anciennes forteresses féodales ; celui de Tahouanse par exemple, bâti à mi-côte, d’un massif dentelé et, précédé d’une porte haute et large, qui rappelle le profil menaçant d’une tour épaisse. De loin en loin, des têtes coupées de brigands ou de déserteurs servent de pâture aux bêtes de proie. Le charbon de terre apparaît souvent dans les gorges et est très employé ; il ne semble pas cependant qu’on fasse le plus léger, effort pour découvrir des gisemens ou développer l’exploitation. On se borne à s’attaquer aux mines qu’une circonstance fortuite a mises à découvert, et qui suffisent aux besoins très limités d’ailleurs de la consommation locale. Les métaux continuent de se montrer abondans : le fer à Hé-hi, le plomb argentifère à Sinkaïtseu, non loin de Tchao-tong. J’ai déjà signalé cette mine, dont la richesse paraît être considérable.

Au sortir d’un étroit défilé séparé de nous par une forte rivière, nous apercevons le village de La-oua-tan, et au-dessous des rangs pressés des maisons couvrant le versant de la montagne nous voyons de grosses jonques en construction, quelques-unes couchées sur le sable, d’autres solidement amarrées au rivage. Ainsi, un an après avoir congédié nos pirogues et pris terre en Birmanie, sur les bords du Mékong, nous retrouvions des vaisseaux en Chine sur un affluent du Fleuve-Bleu !

Le vicaire apostolique du Yunan demeure à Long-ki, non loin de La-oua-tan. Le concours affectueux que nous avaient prêté les prêtres