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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/587

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EXPLORATION DU MÉKONG.

sière. » — Veut-on écrire à une personne considérable, il faut « se servir d’un papier blanc qui ait dix ou douze replis à la manière des paravens ; c’est sur le second pli qu’on commence la lettre, et à la fin on met son nom. Plus le caractère que l’on emploie est petit, plus il est respectueux[1]. » La lettre une fois faite, on la place dans un petit sac de papier sur lequel on écrit : la lettre est dedans. Lorsqu’il s’agit de papiers d’affaires expédiés à la cour, on attache une plume au paquet, et ce symbole indique au messager qu’il doit avoir des ailes. — Nous avons reçu nous-mêmes la visite de dix mandarins à la fois, et, suivant l’usage, nous leur fîmes du thé, en commençant par le plus élevé en grade. Celui-ci fit mine d’offrir sa tasse au second, puis au troisième, jusqu’au dernier inclusivement. Tous ayant poliment refusé, il se mit alors seulement en devoir de boire. Le second, à son tour, présenta sa tasse aux huit autres, et ainsi de suite jusqu’à l’avant-dernier, qui ne manqua pas lui-même d’essuyer le refus du dernier. Tout cela se passait avec un sérieux imperturbable, et nous avions besoin pour ne pas rire de nous rappeler toutes les nuances dans la conduite et dans le langage qui distinguent en Europe la bonne compagnie.

On le voit, l’éducation, s’il fallait entendre par ce mot un formalisme minutieux, est poussée aussi loin en Chine que chez nous. Combien de fois n’avons-nous pas dû paraître à ces mandarins raffinés des gens de mœurs grossières et de façons incongrues ! Quel étonnement n’éprouvaient-ils pas, par exemple, quand nous ôtions nos chapeaux pour les saluer, eux qui tiennent pour une impertinence le fait de se découvrir la tête[2] ! S’ils avaient eu l’occasion d’écrire en France à notre sujet, nous aurions eu certainement lieu de craindre qu’ils ne reproduisissent le témoignage que rendit jadis de l’ambassadeur du grand-duc de Moscovie le Lipou ou tribunal des rites. Traduite en latin sur l’ordre de l’empereur par les missionnaires de Pékin, cette réponse, adressée au grand-duc en personne, se résumait ainsi : Legatus tuus multa fecit rustice[3].

Le pays qui entoure Tchao-tong n’est pas moins ravagé que le reste du Yunan. Peu de temps avant notre passage, les sauvages Manseu, descendus de leurs montagnes, l’avaient mis à feu et à sang, et les bandes de soldats impériaux venaient d’en achever la ruine. La population, très dense encore malgré tant de calamités

  1. Le père Duhalde.
  2. C’est pour se conformer à cette manière de voir que les missionnaires ont demandé au pape et obtenu l’autorisation d’adopter, pour célébrer la messe, une coiffure spéciale dont la forme rappelle celle des bonnets de cérémonie des mandarins. — Les Thibétains saluent en se pinçant l’oreille et en tirant la langue.
  3. Le père Duhalde.