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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/584

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REVUE DES DEUX MONDES.

et nous avions hâte, comme les Hébreux captifs, de commencer cette marche vers la délivrance ; mais il nous restait à Tong-tchouan même un devoir à remplir.

Le gouvernement chinois évite de placer à la tête d’une province un homme qui, étant né dans cette province, y conserve sa famille, sa fortune, ses intérêts[1]. D’un autre côté, la religion et le culte des morts ayant seuls survécu chez les lettrés au naufrage de toutes les autres croyances, on s’explique le prix que les enfans d’un fonctionnaire attachent à posséder sa dépouille, « Un fils vivrait sans honneur, surtout dans sa famille, dit le père Duhalde, s’il ne faisait pas conduire le corps de son père au tombeau de ses ancêtres, et l’on refuserait de placer son nom dans la salle où on les honore. » De là ces convois solennels qui traversent si souvent l’empire et pèsent sur les populations, contraintes d’offrir aux mandarins vivans des présens dignes du personnage dont ils escortent le cadavre. Quand nous avions voulu, dans une forêt du Laos, ouvrir la tombe d’Henri Mouhot pour y constater la présence de ses restes, on s’y était opposé comme à un sacrilège. En Chine, il nous a été possible au contraire d’exhumer le corps du commandant de Lagrée sans heurter les préjugés et sans contrevenir aux usages. Seulement, chose triste à dire, ni la curiosité ni la malveillance ne s’est arrêtée devant la mort, et, sans respect pour sa douleur, la hideuse populace insulta le matelot qui procédait à cette tâche funèbre, et alla jusqu’à lapider le cercueil. À la place où celui-ci avait reposé quelques jours, dans le jardin d’une pagode, MM. Joubert et Delaporte ont élevé de leurs mains une pyramide en pierre qui rappellera aux Européens, lorsqu’ils visiteront ces lieux, le souvenir de l’un des plus longs voyages qui aient été faits en Asie et le nom du Français mort avant de recueillir les. fruits d’un succès qu’il avait assuré.

Nous trouvons facilement un entrepreneur chinois qui se charge de transporter la bière jusqu’à Souitcheou-lou, et nous quittons nous-mêmes Tong-tchouan dans la journée du 7 avril 1868. Nous sommes toujours accompagnés du père Leguilcher, obligé, comme on l’a vu, de fuir une persécution imminente, et qui va chercher auprès de son évêque, sur la frontière du Setchuen et du Yunan, un asile et des instructions. Il veut bien suppléer à l’absence de tout autre interprète, et nous pouvons, grâce à lui, nous rendre compte du mouvement commercial dont les caravanes qui nous précèdent ou qui nous croisent attestent l’activité. Les auberges

  1. Les conquérans mantchoux, auteurs de cette mesure, voulaient empêcher les fonctionnaires chinois de jeter des racines dans leurs gouvernemens et leur enlever ainsi toute possibilité de créer autour d’eux des foyers d’insurrection.