Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/580

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
574
REVUE DES DEUX MONDES.

qu’elles soient, de l’absolutisme, dépouillant le nouveau souverain, le nombre, de ses prestiges dangereux, cherchant la garantie suprême des sociétés démocratiques, non pas dans les illusions mystiques d’une infaillibilité nouvelle, celle du peuple, mais dans le droit autrement clairet certain de l’individu, la seule réalité saisissable, la seule chose sacrée après tout, puisqu’elle est à la fois l’objet, le principe et la mesure des institutions politiques. Entre les deux écoles, les moyens diffèrent comme les tendances : l’une soutient qu’il n’y a pas de transactions avec la vérité politique dont elle s’est arrogé le monopole, que cette vérité réclame une réalisation intégrale et immédiate ; c’est assez dire qu’elle tient pour les moyens révolutionnaires nécessaires à l’accomplissement de son œuvre. L’autre répudie absolument ces moyens, ne se fiant pas à la violence en fait de réformes, convaincue que ce qui se fait sans l’adhésion libre des esprits ne dure pas, et confiant à la discussion seule l’œuvre du progrès. Elle prend volontiers pour formule la thèse des libertés nécessaires qu’elle oppose victorieusement à la thèse des destructions nécessaires. Les noms de ces deux écoles indiquent suffisamment leur opposition. Qui dit libéral dit respect et progrès de la liberté individuelle. Qui dit radical indique par là même le projet de changer jusqu’au fond l’organisation politique et sociale d’un pays, de reprendre la société par ses racines mêmes. On conçoit la terreur instinctive d’une société devant de pareils engagemens, qui ressemblent fort à des menaces. L’école radicale parlait dernièrement avec éloquence du crime qui consiste à faire des expériences politiques sur un peuple. Ne pourrait-on pas retourner contre elle ses apostrophes passionnées et lui dire : « Ce mot si froid d’expérience, lorsqu’il est appliqué au corps social, ne cache-t-il pas tout ce qu’il y a de plus cruel, de plus tragique dans les destinées de l’humanité ? On peut faire des expériences avec un peuple, mais on n’en a pas le droit. Or que serait-ce que la pratique de toutes vos théories, sinon la plus aventureuse des expériences, une tentative d’alchimistes politiques pour faire passer l’organisation d’un peuple par les creusets de vos laboratoires ? Croyez-vous en être quittes ensuite, si l’expérience échoue, en déclarant que vous vous êtes trompés, mais trop tard, quand toute la prospérité et la fortune d’un pays se seront évanouies en fumée ? Croyez-vous que votre bonne foi, si complète qu’on la suppose, préservera votre nom des malédictions du pays que vous aurez perdu sans retour, et des justes anathèmes de l’histoire ? »

La difficulté, je le sais, n’est pas de faire triompher dans les esprits éclairés la cause du droit individuel, l’unique raison d’être des démocraties libérales. L’œuvre malaisée est de garantir pratique-