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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/579

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LA VRAIE ET LA FAUSSE DÉMOCRATIE.

par lesquels s’exprime la liberté individuelle, par exemple à ceux qui constituent la liberté de conscience. Nous verrions que tous courent plus d’un risque de la part de ce souverain unique des sociétés modernes, la majorité, le nombre. N’avons-nous pas entendu récemment les menaces de l’anticoncile convoqué à Naples en opposition avec le concile de Rome, et dont le programme contenait pet étrange article : « attendu que l’idée de l’Être suprême est la clé de voûte de tous les despotismes, la révolution devra travailler à son abolition dans le monde entier. » Comment cela et par quels moyens ? Par la discussion ? À la bonne heure ; mais il n’est pas besoin de rendre des décrets pour cela. Par la force ? La proposition seule serait absurde et monstrueuse. Nous nous défions de toutes les sortes d’intolérance ; celle de la révolution ne vaut pas mieux que l’autre. Ne dirait-on pas qu’il y a comme une conjuration secrète entre ces deux sortes d’ennemis à outrance de la vraie liberté, les ultramontains de l’athéisme et les jacobins de l’église ? Les procédés de discussion sont les mêmes, la violence, l’injure. Les pratiques seraient les mêmes, si le jour de la domination se levait pour eux. Supposez que la majorité puisse être jamais pervertie par l’un ou l’autre de ces fanatismes, que deviendrait le droit dans cette société déshonorée par la force ?

Alarmes chimériques ! nous dira-t-on. Je le souhaite ; mais ces craintes ne semblent pas vaines à ces profonds observateurs des conditions de la société moderne que nous aimons à citer parce que leurs jugemens, même sévères, sur la démocratie, sont ceux d’amis courageux et perspicaces. Le triomphe croissant de la démocratie leur inspire de vives inquiétudes, si la prépondérance des masses ne trouve pas son contre-poids quelque part. Or où peut-on trouver ce contre-poids sinon dans le droit de l’individu, lequel, à le bien considérer, est le droit de tout le monde ? C’est de l’équilibre à maintenir entre l’individu et la masse que dépend l’avenir glorieux ou sinistre des démocraties. Malheureusement c’est aussi sur ce point que se divisent les deux grandes écoles vouées à l’étude de ce problème, l’école radicale et l’école libérale : la première, portée irrésistiblement par ses instincts, par ses traditions, à sacrifier une partie du droit individuel à la prépondérance des masses ; la seconde, invinciblement attachée par des convictions qui ne sont pas sans péril à la défense du droit de l’individu contre toute oppression, quelle qu’elle soit, qu’elle vienne d’en haut ou d’en bas ; la première, inclinant toujours à substituer le pouvoir absolu du peuple aux autres formes de l’absolutisme, l’infaillibilité du nombre à celle du souverain, l’irresponsabilité des majorités à celle du bon plaisir ; la seconde, répudiant également toutes les formes, quelles