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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/569

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LA VRAIE ET LA FAUSSE DÉMOCRATIE.

quelle ils doivent le progrès ininterrompu de leur prospérité, de leur grandeur nationale et même de leurs libertés publiques ! Quelle belle occasion de sacrifier tant de biens acquis et mérités par cette persévérance, conservés par cet esprit politique incomparable, d’immoler tous ces élémens du bonheur public à la logique radicale qui les déclare illégitimes, puisqu’ils ne sont dus qu’à une violation de la justice ! À ces partisans inexorables de la souveraineté inaliénable, imprescriptible, j’ose prédire un beau succès en Angleterre. Eux-mêmes auraient, je le pense, quelque pudeur à pousser leur théorie aussi loin, jusqu’à exproprier un grand peuple de ses institutions au nom d’une métaphysique si équivoque. Pourquoi donc ce qu’on nous impose comme la vérité absolue en France n’est-il même plus au-delà du canal la vérité relative ? Ne serait-ce pas tout simplement que ce n’est la vérité ni pour nos voisins, ni pour nous ?

C’est d’ailleurs faire montre d’un esprit bien prompt à s’alarmer sur des chimères que de s’effrayer des obligations de ce genre qu’une nation peut contracter et de la pérennité décrétée par le suffrage universel. Les nations s’engagent sans jamais s’enchaîner absolument. Il n’est pas, dans notre droit moderne, de vœux perpétuels, pas plus pour les sociétés que pour les individus. Nous sommes loin des temps où Lycurgue faisait prêter aux Spartiates le serment de garder à jamais sa constitution intacte. Ces sortes d’engagemens, si une dynastie les obtenait d’un peuple moderne, n’auraient qu’une valeur relative, subordonnée à la fidélité que la dynastie contractante apporterait elle-même dans l’exécution du contrat. Ce n’est pas la pérennité des engagemens politiques qui est redouter, c’est la facilité excessive à s’en délier et une mobilité d’humeur qui remet chaque jour en question le contrat passé la veille sous forme de constitution. Il n’est guère à craindre que nos contemporains et surtout nos compatriotes oublient que les institutions politiques sont l’œuvre des hommes, qu’elles doivent leur origine et toute leur existence à la volonté humaine. Les hommes, comme dit M. Mill, ne les ont point trouvées toutes poussées en s’éveillant un beau matin d’été. Elles ne ressemblent pas davantage aux arbres qui, une fois plantés, « croissent toujours, » tandis que les hommes « dorment. » Dans chaque période de leur existence, l’action volontaire de l’homme les fait ce qu’elles sont ; le mécanisme politique n’agit pas tout seul. Tout comme il fut à son origine construit par les hommes, il doit être aussi manié par des hommes. Il a besoin non de leur simple acquiescement, mais de leur participation active, sans quoi il s’arrêterait immédiatement, ce qui implique trois conditions : 1° le peuple auquel on destine une forme de gouvernement doit consentir à l’accepter, ou du moins il ne doit