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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/561

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LA VRAIE ET LA FAUSSE DÉMOCRATIE.

en permanence de la sibylle populaire. C’est avec un sérieux et un à-propos admirables qu’ils font parler cette sibylle, et, chose plus admirable encore, ils trouvent autour d’eux des crédulités à toute épreuve. Leur premier dogme est l’infaillibilité du peuple, qui se résume dans leur propre infaillibilité. L’instinct des masses, la volonté du peuple ! C’est eu eux que cet instinct trouve une conscience et une voix. Eux-mêmes s’identifient si étroitement avec cette volonté du peuple qu’ils ne s’en distinguent plus. L’hallucination les gagne. Ils ne sont réveillés de cette extase violente que le jour où ils voient devant eux se dresser le spectre d’un autre peuple, avec une infaillibilité différente, égale, mais contradictoire. Bientôt en effet des groupes plus ardens se détachent du groupe primitif, des schismes éclatent ; chaque journal affirme que c’est lui seul qui représente le vrai peuple et que les autres ne représentent qu’un peuple de fantaisie. Chaque tribune populaire jette l’anathème à la tribune voisine, qui ne retentit plus, à son gré, que de déclamations impuissantes et surpassées. Les violences de parole remplacent la guerre civile quand la guerre civile n’est pas possible. C’est la conclusion ordinaire et le châtiment de ces monstrueuses parodies de la majesté populaire, usurpée et travestie. C’est qu’au fond cet instinct des masses dont on se fait l’interprète complaisant n’a rien à voir avec l’opinion véritable et la volonté d’un pays. L’opinion vraie, c’est la nation ; ce prétendu instinct des masses n’est rien que l’opinion plus ou moins surexcitée et faussée d’une infime partie de la nation, la plus facile à soulever ou par la violence de ses passions ou par la conscience aigrie de ses maux.

Nous devons donc éliminer tout d’abord, sans autre forme de procès, cette espèce d’absolutisme faussement démocratique qui, à diverses reprises, depuis les jours violens de la commune de Paris jusqu’aux parlemens irréguliers de Ménilmontant ou de Belleville, a prétendu acclimater ici même, en plein Paris, sa dictature, y subordonner la liberté et la civilisation françaises, régner au nom d’un peuple imaginaire à qui l’on impose, pour toute éloquence et toute politique, les hyperboles monotones de l’injure, ou les formules emphatiques de sa propre idolâtrie. « Le peuple veut, le peuple pense, le peuple a résolu… » Quel peuple, et où le prenez-vous ? Vrai peuple de théâtre, peuple de cirque, habile à se multiplier par bs artifices d’une ingénieuse circulation, simulant la foule par le bruit, rappelant par quelques traits le chœur de la tragédie antique. Ces comparses, chargés d’exprimer en vers harmonieux l’âme du peuple absent, étaient vingt ou trente ; nos comparses modernes ne s’expriment ni en vers ni même en prose harmonieuse, mais, eux aussi, représentent avec une pantomime expressive le peuple. Ils sont quatre ou cinq mille peut-être, fournissant chaque