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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/558

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REVUE DES DEUX MONDES.

le connaître, et que les places fortes confiées à sa garde et couvrant l’empire au nord seraient bien gardées. La séance fut levée, la république batave avait vécu.

La veille, le dernier des grands-pensionnaires avait écrit à leurs hautes puissances une lettre courte et digne par laquelle il résignait ses pouvoirs, conformément à la constitution, entre les mains de leur président. Le soir même, il partait pour ses terres de l’Over-Yssel, ne voulant pas assister à l’arrivée du nouveau maître.

Le message par lequel Napoléon communiquait au sénat français le changement opéré en Hollande ne faisait guère que reproduire les idées énoncées dans son discours d’audience. Toutefois on pouvait y remarquer un élément nouveau dans les appréciations impériales relatives à la Hollande. L’empereur déclarait que, la Hollande étant située à l’embouchure des grandes rivières qui arrosent une partie considérable du territoire français, il fallait avoir la garantie que le traité de commerce que l’on devait conclure « serait exactement exécuté. » On verra plus loin le singulier parti que l’empereur tira quatre ans après de la situation géographique de la Hollande, et l’étrange traité de commerce qu’il lui offrit. En attendant, personne ne sera assez naïf pour supposer que l’empereur n’avait aucune arrière-pensée en exigeant, contrairement au désir de son frère, que celui-ci restât connétable de France, et quand on verra les textes principaux du traité et de la constitution que le nouveau roi emportait avec lui, traité et constitution dont chaque mot avait été pesé par l’impérial rédacteur, on reconnaîtra qu’en fait la Hollande était déjà assujettie à la France.

À Paris, on regarda passer cet événement sans y attacher beaucoup d’importance. On avait vu faire et défaire tant de rois ! On avait eu vent de ce qui se préparait ; on avait parié, les uns pour Louis, d’autres pour Jérôme, d’autres encore pour Murat. Personne ne s’avisa de regretter la vieille république, rajeunie par la nôtre, qu’une volonté despotique rayait du livre de l’histoire ; ou plutôt, par l’effet de cette infatuation qui les a rendus quelquefois ridicules, les Parisiens s’imaginèrent que les Hollandais étaient trop heureux d’avoir au milieu d’eux une cour française. Pas un certainement ne se dit qu’en définitive la France était responsable des actes accomplis par le dictateur qu’elle s’était donné, et que le fait d’imposer un roi à la république batave n’était ni plus ni moins qu’un premier manquement à la foi jurée.

Le 15 juin 1806, Louis, accompagné de la reine et de ses deux enfans, quittait Saint-Leu pour se rendre dans ses états. Nous le suivrons au sein d’une situation pleine de difficultés et de périls, et qui n’était simple que dans l’honnête imagination du nouveau roi.


Albert Réville.